Campagne

En France, l’odeur de l’argent russe flotte sur la présidentielle

«Le Canard enchaîné» affirme que les services de renseignement américains s’inquiètent d’un nouveau prêt bancaire russe contracté par le Front national. Et les conférences données par François Fillon en Russie entre 2012 et 2016 attisent les attaques de ses adversaires

L’argent russe est-il en train d’irriguer la campagne présidentielle française? Après les affirmations mercredi du «Canard enchaîné», selon lequel le Front national chercherait à contracter un prêt de trente millions d’euros auprès d’une banque russe, les soupçons sont relancés.

D’après l’hebdomadaire satirique, qui publie un extrait d’un mémo d’un parlementaire américain, Mike Turner – républicain, élu au Congrès pour le 10e district de l’Ohio –, ce possible financement du FN serait suivi de près par les services de renseignement américains. Cette information, que la présidente du FN Marine le Pen n’a pas formellement démentie, vient compléter des révélations de longue date sur les liens financiers entre le parti d’extrême droite français et des établissements financiers russes.

Un premier prêt de 9 millions d’euros

Un prêt de 9 millions d’euros avait été accordé au FN en septembre 2014 par la First Czech Russian Bank, possédée par Roman Popov, un financier du commerce des hydrocarbures présumé lié à Guennadi Timtchenko, le milliardaire et ancien cofondateur du conglomérat Gunvor, résident à Genève. Ce prêt avait déjà fait couler beaucoup d’encre.

L’identité de la banque susceptible d’accorder ce nouveau prêt n’a pas été donnée. Candidate bien partie selon les sondages pour figurer au second tour de l’élection présidentielle des 23 avril et 7 mai 2017, Marine Le Pen avait justifié le prêt de 2014 par le refus des banques françaises d’accorder les lignes de crédit nécessaires à son parti, et promis «la plus totale transparence» sur son futur budget de campagne.

La loi française encadre le financement de la présidentielle. Les candidats ne peuvent pas dépasser un plafond de 16 millions d’euros pour le premier tour, et 22 millions d’euros pour les deux qualifiés au second tour. L’Etat rembourse, après approbation des comptes par le Conseil constitutionnel, environ 47,5% de cette somme, offrant ainsi une garantie aux établissements préteurs. Sauf que ces derniers, échaudés par le rejet des comptes de Nicolas Sarkozy en 2012 – un «sarkothon» avait dû être organisé au sein de l’UMP pour rembourser 11 millions d’euros – ne sont guère tentés par l’aventure du financement politique…

Une proximité politique avec Vladimir Poutine

Dans le cas de Marine Le Pen et du Front national, ces révélations de financement russe viennent conforter la thèse d’une candidate acquise à la cause de Vladimir Poutine et de l’actuel pouvoir russe, avec lequel elle ne cache pas sa proximité politique.

Entre 2013 et 2015, la patronne du FN a effectué trois voyages en Russie, dont un en mai 2015 lors duquel elle a été reçue par le président de la Douma, la chambre basse du parlement russe. Son voyage le plus controversé est toutefois celui qu’elle a effectué à Moscou en juin 2014, après l’annexion de la Crimée par la Russie, au mois de mars précédent. Présidente du groupe «Europe des nations et des libertés» au Parlement européen, Marine Le Pen s’est toujours opposée aux sanctions communautaires prises contre Moscou en raison du conflit Ukrainien. Elle s’est par ailleurs dite prête, si elle accède à l’Elysée, à reconnaître le rattachement de la Crimée à la Russie.

François Fillon lui aussi mis en cause

Au même moment, un autre candidat se retrouve mis en cause pour ses liens avec la Russie, dont il soutient souvent les thèses géopolitiques: François Fillon, vainqueur de la primaire de la droite. Le député de Paris se voit interroger par ses adversaires sur ses conférences en Russie entre 2012 et 2016, et sur d’éventuels honoraires qu’il aurait alors perçus.

Une invitation en Suisse par Frederik Paulsen

Son équipe de campagne, au sein de laquelle la question russe est supervisée par l’ancien ministre Jean de Boishue, multiplie les démentis, affirmant que la plupart de ces prestations n’étaient pas commerciales et entrent dans le cadre de ses activités politiques. Le candidat de la droite à la présidentielle avait ainsi été invité à Genève le 29 avril dernier, pour un forum sur la Russie organisé au château de Coppet à l’initiative du consul général honoraire de Russie à Lausanne Frederik Paulsen.

Un «système destiné à capter de l’argent public»

Du coté du Front national, le boulet financier n’est pas seulement russe. Des proches de Marine Le Pen ont été mis en examen à l’automne pour «escroquerie» et «recel d’escroquerie», et deux dirigeants du FN, Wallerand de Saint Just et Jean-François Jalkh, ont été renvoyés en procès en octobre dernier pour «l’existence d’un système destiné à capter de l’argent public, en profitant des remboursements de l’Etat sur les frais de campagne» via le microparti «Jeanne» créé en 2010, et auquel des prêts auraient été consentis.

En septembre dernier, le père de Marine Le Pen et fondateur du Front national Jean Marie le Pen, que sa fille a fait exclure du mouvement, a confirmé avoir autorisé un prêt de six millions d’euros via la Cotelec, une structure de financement du parti qu’il continue néanmoins de présider. Pour le premier parti de France (31% des voix et sept millions de voix aux régionales de décembre 2015) le coût total des campagnes présidentielles et législatives à venir avoisine les 30 millions d’euros.

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