Edouard Philippe a dû forcer le trait mardi soir. De retour à la tribune de l’Assemblée nationale, après avoir prononcé son discours de politique générale et demandé aux députés de voter la confiance à son gouvernement, le premier ministre français en a rajouté dans le registre du débat et de la concertation. «Nous aurons des échanges. Nous débattrons… rassurez-vous». Manière de faire oublier l’unanimisme de la chambre basse élue le 18 juin. Seuls 67 députés sur 577 ont en effet voté contre, soit bien moins que le nombre total d’élus étrangers à la République en marche (313 députés) ou au MoDem (42), les deux formations pro-Macron. Avec 370 voix en sa faveur – bien plus que les 289 voix de majorité absolue – et 129 abstentions (du jamais vu), le deuxième gouvernement du quinquennat a désormais les coudées franches pour agir.

Le visage de l’opposition parlementaire en France? Après une heure de discours d’Edouard Philippe, deux noms sont ressortis mardi sans surprise: celui de Jean-Luc Mélenchon, président du groupe des 15 députés de la France insoumise (gauche radicale) et celui de Marine Le Pen, cheffe de file des huit députés Front national. Tandis qu’à droite, les Républicains et les Centristes de l’UDI restent paralysés par leurs divisions. Et qu’à gauche, les socialistes ne savent plus ou donner de la tête avant leur conseil national «naufragé» de samedi.

Le premier, après avoir boycotté lundi l’intervention d’Emmanuel Macron devant le parlement réuni à Versailles, s’en est pris d’emblée au projet d’ordonnances pour réformer le code du travail. Dès cette semaine, le projet de loi d’habilitation pour permettre au gouvernement de légiférer sans débat sera présenté aux députés. Tollé. «Vous vous donnez huit jours pour disposer par le moyen des ordonnances du droit de renverser tout l’ordre public, social, de notre pays, et sa hiérarchie des normes. Huit jours pour abolir les résultats de cent ans de lutte et de compromis social a tonné Jean-Luc Mélenchon à l’adresse d’Edouard Philippe, après avoir de nouveau dénoncé le «bonapartisme ambiant» lundi soir, Place de la République à Paris. Vous voulez tout disloquer en deux votes. Nous appelons cela un coup d’Etat social. Et nous, parlementaires, nous n’aurions pas le droit de toucher une ligne, une virgule de ces textes?».

La seconde, privée d’un groupe parlementaire (au moins quinze élus) a vilipendé «un discours au ras des pâquerettes» annonciateur de «mauvais temps pour les classes populaires et pour les classes moyennes, qui vont très vite déchanter par rapport aux promesses qui étaient celles du président de la République pendant la campagne».

«Opposition éclatée»

Qui d’autre, en dehors des extrêmes? Qui pour exiger de préciser le tir sur le redressement des finances publiques, promis par le premier ministre mais guère argumenté, alors que huit milliards d’euros manqueront dans les caisses à la fin 2017? Le président du groupe LR Christian Jacob a eu beau promettre «d’incarner une opposition républicaine solide, libre et exigeante, déterminée à ne pas laisser le monopole d’une confrontation stérile et dangereuse avec l’extrême gauche et l’extrême droite», le vide est sidéral. «François Hollande devait gérer une majorité désunie. Emmanuel Macron et son premier ministre devront presque porter secours à une opposition éclatée» concédait hier, dépité, le député centriste Jean Christophe Lagarde.

Ce délitement s’accompagne d’une question existentielle pour la droite Française: comment peut-elle contester un gouvernement dont les premières mesures annoncées hier par Edouard Philippe consisteront à libéraliser davantage le code du travail, à diminuer les charges sociales, et à réformer la fiscalité pour favoriser les entrepreneurs? Mission impossible. Sauf à réclamer, comme l’avait courageusement fait son candidat battu François Fillon, plus de coupes dans les dépenses publiques et des réductions massives du nombre de fonctionnaires, et d’assumer son impopularité. «La droite française est dans la nasse. Elle ne peut même plus s’afficher comme telle, se félicitait mardi un élu pro-Macron. Sa seule option est de s’abstenir derrière l’axe Mélenchon-Le Pen.»