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Dans les rues de Saint-Jean-de-Luz, 26 avril 2017.
© Bob Edme

Election

La France de Macron contre la France de Le Pen: ce que dit la carte du 1er tour

La fin du clivage droite-gauche s’illustre de manière spectaculaire dans le vote de dimanche. France de l’ouverture face à celle du repli national: la révolution politique en gestation depuis 25 ans aboutit aujourd’hui, analyse le géographe Jacques Lévy

La carte que nous présentons ici présente l’opposition spectaculaire des géographies d’Emmanuel Macron et de Marine Le Pen. Là où l’un est fort, l’autre est faible, et inversement.

Une telle dichotomie serait logique pour une carte de second tour. Mais n’oublions pas qu’ici, les deux candidats arrivés en tête ne totalisent à eux deux qu’environ 45% des suffrages exprimés. Chacun offre l’image inversée de l’autre. Seules les zones en vert sur la carte font exception à la règle.

Cette configuration est le point d’arrivée provisoire d’une déjà longue histoire, qui commence en 1992. Cette année-là, pour la première fois, le référendum sur le Traité de Maastricht donnait à voir trois oppositions spatiales majeures: une division nord-ouest (favorable au oui)/sud-est (favorable au non), une forte prise de position en faveur du oui des régions cherchant à s’affirmer face au pouvoir central (Bretagne, Pays basque, Alsace…) et surtout une divergence entre les centres des grandes villes (votant clairement oui) et leurs espaces environnants (votant plutôt non). Ces différenciations sont en décalage avec les cartes habituelles du rapport entre grands partis.

Nos reportages: Demain, quelle France? «Le Temps» raconte les peurs et les espoirs du pays

Deux France hostiles

On commence alors à évoquer le clivage ouverture/fermeture, à propos de l’Europe, mais aussi du monde et, plus généralement, comme résumé de la vision d’une société désirable et de la place que chacun souhaite y occuper. Le référendum de 2005 sur la Constitution européenne donnera une image plus brutale encore de ces deux France hostiles.

Face à ces enjeux, les trois clivages spatiaux font sens: dans la moitié sud-ouest, l’absence de crise industrielle rend l’avenir moins angoissant; dans les régions en demande d’autonomie, la perspective d’un contre-pouvoir européen rassure; dans les grandes villes, l’ouverture à toutes sortes d’altérités dans l’espace public est partie intégrante de l’avantage comparatif de l’urbanité.

La possibilité d’arbitrage, grâce à une mobilité plus facile et à une meilleure solvabilité en matière de logement pour une part croissante de la population, fait des choix résidentiels individuels des décisions stratégiques, qui font écho à des options politiques tout aussi stratégiques.

Le Front dans le sillage du «non» à Maastricht

La montée en puissance du Front national (FN) depuis 1984 dessine, élection après élection, une carte proche de celle de Maastricht, avec quelques nuances. Sa percée dans l’Est grignote le oui au référendum de 1992 tandis que, en difficulté dans les banlieues populaires, le FN s’enracine avec force dans le périurbain. En 2017, dans le 3e arrondissement de Paris, Macron obtient 45%, Le Pen, 3%, alors que c’est presque l’inverse dans les franges de l’Ile-de-France.

Le principal reproche fait aux électeurs des mouvements xénophobes a été le racisme, sans grande efficacité. En fait, l’enjeu est plutôt de trouver une alternative à un puissant «C’était mieux avant!»

Dimanche dernier, un élément est venu perturber ce tableau: le partage de l’orientation tribunitienne antieuropéenne et hostile à la mondialisation entre deux forces de poids comparable, incarnées par Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon. Leurs programmes convergent largement et en renvoyant dos à dos les deux vainqueurs du premier tour, Mélenchon a institué le FN comme rival plus que comme adversaire.

Les zones vert foncé de la carte montrent les «prises» de Mélenchon dans des secteurs qui ont été des points forts socialistes ou communistes: des centres-villes comme Toulouse, Grenoble ou Montpellier ou des banlieues ouvrières comme en Seine-Saint-Denis, que chacun de ses rivaux aurait bien voulu attirer.

Une analyse: Quatre France politiques émergent du premier tour

Les trois mamelles du vote Mélenchon

S’agit-il d’une rivalité dans un populisme qui, exceptionnellement dual en France, finira, comme ailleurs en Europe, par s’unifier sous la bannière de l’extrême droite ou de l’extrême gauche? Les trois segments du vote Mélenchon (électeurs socialistes radicalisés, jeunesse tentée par l’hyperbole et destinataires d’argent public demandant davantage d’Etat) auront-il tôt fait de se séparer et de se redistribuer dans l’offre politique qui émerge? Cette élection a activé un espace naguère latent et caché, aujourd’hui légitime, mais qui poursuit ses mutations.

En choisissant d’affronter Le Pen sur le terrain européen, Emmanuel Macron a rompu avec la logique des «camps» hétéroclites qu’on appelait par commodité «gauche» et «droite». Le dispositif de fabrication et de reproduction de ces agrégats supposait une sorte de complicité tacite en posant l’incompatibilité entre liberté et égalité (ou entre protection sociale et liberté d’entreprendre) comme fondatrice, tout en traitant comme subalternes les divergences sur l’Europe et la mondialisation. Cela laissait au seul parti qui affichait des positions radicales sur ces thèmes un avantage déterminant.

Pourtant, en Suisse, au Royaume-Uni, en Autriche, aux Pays-Bas ou aux Etats-Unis, les électeurs ont tranché: le clivage entre un repli sur le national et l’affirmation de pertinences géographiques multiples s’est imposé à tous comme cardinal. Le principal reproche fait aux électeurs des mouvements xénophobes a été le racisme, sans grande efficacité. En fait, l’enjeu est plutôt de trouver une alternative à un puissant «C’était mieux avant!». Convaincre que s’ouvrir au monde extérieur à toutes les échelles peut constituer une ressource pour le développement des individus et de la société, tel est l’enjeu. A ceux qui regardent nostalgiquement vers le passé, cela suppose de montrer, et pas seulement avec des mots, que le futur peut être ré-apprivoisé.

Du coup, pendant vingt-cinq ans, la configuration systémique «droite»/«gauche» parvenait à se maintenir comme clivage principal et à faire de tout le reste une division secondaire, que chaque «camp» avait à gérer pour lui-même. L’implosion de ce système au cours des deux derniers quinquennats, avec une accélération finale, ouvrait la voie à une réinvention de l’offre. La carte montre que cette révolution est en marche. Elle montre aussi que certains événements ponctuent et cristallisent de lentes évolutions de la société politique.

Consulter notre dossier sur l’élection présidentielle française.


 

Jacques Lévy est professeur à l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne. Analyse réalisée avec l’équipe de Chôros: Ogier Maitre, Ana Póvoas, Jean-Nicolas Fauchille.

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