La République en Marche est désormais la première force politique française. Avec 32,3% des voix à l’issue du premier tour des législatives françaises, dimanche, le mouvement crée par Emmanuel Macron a littéralement dynamité le paysage parlementaire hexagonal. Il comptera, si cette tendance se confirme au second tour, près de 400 députés sur 577. Le nouveau président de la République disposera donc d’une majorité absolue à l’Assemblée nationale et les moyens d’appliquer son programme.

Forte ombre au tableau: un Français sur deux n’est pas allé voter. L’abstention, qui atteint 51,29%, soit du jamais vu au premier tour des législatives sous la Ve République, illustre à nouveau les fractures françaises déjà révélées par la présidentielle des 23 avril et 7 mai.

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Le raz de marée Macron est programmé

Le président de la République française élu le 7 mai avec 66,1% des suffrages, soit plus de vingt millions de voix, a réussi son incroyable pari de faire exploser le paysage politique hexagonal. Si le second tour, dimanche prochain, confirme les résultats des urnes hier, l’Assemblée nationale élue pour cinq ans sera totalement acquise à Emmanuel Macron, avec une majorité absolue programmée d’environ 400 députés sur 577.

Retrouvez notre suivi de la soirée du premier tour.

En juin 2012, la majorité de gauche comptait 309 députés. La différence est donc énorme. Cette déferlante Macron promet de transformer le paysage parlementaire en faisant rentrer à l’Assemblée des centaines de députés n’ayant jamais exercé de mandats électoraux auparavant, parmi lesquels beaucoup d’élus de moins de 40 ans.

Finie, la république des hauts fonctionnaires. Fini, le duel droite-gauche traditionnel. Fini, le parti socialiste qui, avec 9,5% (aux côtés de ses alliés Verts et radicaux de gauche), devrait tomber à moins de trente députés, dont une bonne partie ne doit leur élection qu’à l’absence d’adversaire de la «République en marche» face à eux. Ecrasées, les personnalités telles que le premier secrétaire du PS Jean Christophe Cambadélis ou le candidat PS à la présidentielle Benoît Hamon, tous deux éliminés dès le premier tour.

Le parti de droite Les Républicains, crédité de 21,5% et d’une centaine de sièges le 18 juin, ne pourra pas échapper aux divisions entre ses députés «Macron compatibles» et ceux qui prônent une opposition radicale.

Le Front national, avec 13,2%, reste condamné par le scrutin majoritaire à une présence parlementaire minimale de quelques députés. La logique «présidentielle» de la Ve République Française a fonctionné à plein. Pondérée par l’énorme taux d’abstention de 51,29%, cette élection législative est presque plébiscitaire.

Le président d’une France coupée en deux

Il le savait. La forte abstention du second tour de la présidentielle (25,3%) avait déjà démontré à Emmanuel Macron qu’une grande partie du pays n’adhère pas à sa proposition de renouvellement de la vie politique. Ce fossé est désormais un précipice. Un Français sur deux n’est pas allé voter, ce qui va considérablement limiter les «triangulaires» au second tour. Du jamais vu depuis 1958. Une preuve, à la fois, de la lassitude politique ambiante, du sentiment d’une victoire déjà acquise pour le camp présidentiel, et de l’incapacité d’Emmanuel Macron à convaincre ceux qui ne se sentent pas représentés par son mouvement et ses propositions de réforme.

Notre commentaire: Cette France qui refuse Macron

Avertissement pour le président, cette abstention est surtout une bombe placée sous le tapis des partis politiques traditionnels dont les électeurs ne veulent plus. L’un des spectacles les plus affligeants de la soirée était fourni par les députés sortants battus, souvent après avoir siégé plus d’une vingtaine d’années à l’Assemblée, qui mettaient en garde Emmanuel Macron contre ce vote «peu démocratique». Le rejet de ces professionnels de la politique est patent. L’ancrage politique local n’a pas pesé. Le schéma traditionnel des hauts fonctionnaires confortablement installés dans leurs mandats électifs, n’est plus de mise. A l’inverse, toute une France populaire, rurale, et issue des quartiers difficiles a boudé les urnes. De quoi s’inquiéter sur une possible dégradation du climat social, en cas de réformes impopulaires.

La gauche française est un champ de ruines

Emmanuel Macron a détruit le parti socialiste. L’ancien conseiller de François Hollande à l’Elysée (2012-2014) puis ministre de l’Economie dans le gouvernement de Manuel Valls (2014-2016) a fait exploser le parti majoritaire du précédent quinquennat. Lui qui avait tué François Hollande a désormais mis fin au PS, en exécutant au passage plusieurs de ses personnalités emblématiques comme Benoît Hamon – que ce nouvel échec, après ses 6,8%, à la présidentielle transforme en fossoyeur du parti crée en 1971 par François Mitterrand.

Les députés socialistes sortants les mieux placés pour sauver leurs sièges sont ceux qui n’avaient pas contre eux de candidats LREM: Manuel Valls, en tête à Evry, devrait être réélu sur l’étiquette «Majorité présidentielle» tout comme les anciens ministres Stephane Le Foll (Sarthe) et Marisol Touraine (Indre et Loire). A l’inverse, tous leurs anciens collègues, et les personnalités issues du PS contrées par LREM, sont humiliés. Des députés sortants PS tels qu’Elizabeth Guigou, Mathias Fekl (ex-ministre de l’Intérieur), Aurélie Filipetti (ex-ministre de la Culture) ou Jean Glavany sont éliminés dès le premier tour. La ministre de l’Education sortante Najat Vallaud Belkacem est très mal partie à Villeurbanne.

Face à cela, la relève incarnée par la France insoumise de Jean-Luc Mélenchon est à la peine, avec 11% des suffrages et une projection d’environ 15 députés, seuil indispensable pour obtenir un groupe parlementaire. Le candidat à la présidentielle est certes arrivé en tête dans la circonscription où il a choisi d’atterrir à Marseille (avec plus de 34% des voix), mais ses troupes à l’Assemblée resteront maigres. Le parti communiste, son allié avec lequel il entretient des relations compliquées, tombe à 3% des suffrages et ne devrait garder qu’une poignée de députés. Parmi les bonnes nouvelles symboliques pour cette gauche radicale figure la qualification pour le second tour du journaliste et réalisateur François Rufin, grand détracteur du capitalisme mondialisé, dans la circonscription d’Amiens, ville où a grandi Emmanuel Macron.

Le constat est implacable: le social-libéralisme aux contours flous mais modernes incarné par «La République en marche» semble avoir, en France, définitivement enterré la social-démocratie.

Le Front national ne pourra pas être le grand parti d’opposition

C’est une des réalités déformées, et donc préoccupantes, de la vie politique française. Après les 33,9% engrangés par Marine Le Pen au second tour de la présidentielle (10,6 millions de voix, record absolu), le Front national a été laminé par un scrutin majoritaire qui ne lui convient pas. Son score de 13,2% devrait se conclure, dimanche prochain, par une petite dizaine de députés. Sa présidente est bien partie pour être élue dans son fief d’Henin Beaumont (Pas-de-Calais). Ses ténors comme Florian Philippot (Moselle), Louis Aliot (Perpignan) ou Gilbert Collard (Député sortant, Gard) seront présents au second tour. Mais l’impasse est patente pour un parti d’extrême droite qui n’a toujours pas digéré sa mauvaise campagne présidentielle et le naufrage du débat télévisé Le Pen-Macron.

Conséquence: le FN va de nouveau jouer au maximum le registre du parti humilié par les institutions de la Ve République, et injustement écarté de l’Assemblée. Son seul recours est, paradoxalement, la promesse d’Emmanuel Macron d’instaurer une partie de proportionnelle pour les prochaines élections législatives.

Une droite minée par les divisions

Avec une centaine de députés, le parti de droite Les Républicains n’a qu’une seule raison de se réjouir: son adversaire traditionnel qu’est le PS est, lui, en lambeaux. Au-delà, tout sonne faux et risqué pour cette droite française qui est déjà divisée entre les députés pro-Macron, et ceux qui prônent une opposition radicale au président en regardant ouvertement du côté du Front national. A cela s’ajoute une probable guerre des chefs, tant le leadership de François Baroin semblait hier soir être un mirage.

Le symbole le plus cru de cette déroute de la droite – dont la plupart des grands barons avaient choisi de ne pas briguer de siège de député en se repliant sur leur ville – est la nette victoire du ministre de l’économie Bruno Le Maire, rallié à Emmanuel Macron après le 7 mai. L’ancien candidat à la primaire, qui avait mordu la poussière avec 2,4% des suffrages, est largement en tête avec 44% dans sa circonscription d’Evreux où il craignait d’être battu. Le choix présidentiel a payé. A l’inverse, sa grande rivale Nathalie Koscisusko-Morizet est en difficulté à Paris. On voit mal comment cette droite-là pourrait incarner une alternative aux yeux des Français.

■ Qui sont les futurs députés de la «République en Marche»?

Le mouvement crée par Emmanuel Macron recueille près de sept millions des voix, soit moins que les huit millions recueillis par ce dernier au premier tour de la présidentielle française, le 23 avril. Seuls quatre députés ont été hier élus au premier tour: deux pour LREM à Paris et dans le Morbihan, un centriste de l’UDI dans la Somme et un «divers gauche» à Wallis et Futuna. Les triangulaires au second tour seront peu nombreuses, compte tenu de la très faible participation, ouvrant la voix à des duels qui permettront, entre autres, de faire barrage au Front national. Tous les ministres du premier gouvernement Macron qui s’étaient portés candidats sont en position de ballottage favorable. Leur pari a payé.

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Les futurs élus de la République en marche qui déferleront sur l’Assemblée Nationale sont pour la plupart des nouveaux venus en politique. La frange la plus expérimentée de ces députés bien partis pour être élus provient du Modem, le microparti centriste de François Bayrou, actuel ministre de la justice. Ce dernier réussit son pari car il devrait même obtenir pour sa formation un groupe parlementaire indépendant. Pour le reste, tout sera à faire. Venus de la société civile, les futurs élus LREM représentent surtout la France des élites mondialisées. Beaucoup de professions libérales. Beaucoup de jeunes militants insérés dans la vie associative. Des entrepreneurs de premier plan comme Bruno Bonnell dans le Rhône. Des personnalités atypiques comme l’ancien policier d’élite Jean Michel Fauvergue (Seine-et-Marne) ou le mathématicien Cédric Villani (Essonne) tous deux très bien partis pour être élus.

Cette Assemblée nationale ne ressemblera à aucune autre sous la Ve République. Tout est à organiser au sein de ce parti, à commencer par la répartition des responsabilités au parlement.

La question est aujourd’hui de savoir comment cette majorité écrasante se comportera face au président et au gouvernement du premier ministre Edouard Philippe, issu de la droite. Sera-elle aux ordres, avant tout soucieuse de ne pas répéter le scénario des «frondeurs» qui ont tué le quinquennat de François Hollande? Ou verra-t-on ces élus venus d’autres horizons réclamer une forme d’indépendance, précisément parce qu’ils ne sont pas des professionnels de la politique? La présidence Macron sera, à l’évidence, celle de tous les bouleversements.