revue de presse

En France, de quoi la «haine anti-flics» est-elle le nom? 

Plusieurs milliers de policiers ont manifesté hier contre la «haine anti-flics» à laquelle ils seraient confrontés. Et pourtant, une majorité de Français en ont plutôt une opinion favorable

Le sous-texte de cette image – violente et symbolique – est donné par l’AFP. Hier à Paris, et alors qu’une voiture de police avait été incendiée par des casseurs – les deux occupants ont pu s’extraire à la hâte – on pouvait lire cette pancarte posée au pied du véhicule consumé: «Poulets rôtis, prix libre»

Héros au moment des attentats parisiens, les policiers se sentent les mal-aimés d’aujourd’hui. Hier à Paris et dans une soixantaine de villes de France, plusieurs milliers d’entre deux, 7000 selon les organisateurs, ont manifesté pour dénoncer la «haine anti-flics» dont ces fonctionnaires se sentent victimes.

Selon l’AFP, les policiers se disent «usés» par le travail, par l’état d’urgence et surtout face aux violences qui émaillent la mobilisation contre la loi travail. Les affrontements de ces deux derniers mois, notamment à Rennes en Bretagne, avec des petits groupes de casseurs, ont exacerbé les tensions.

Des manifestations rares

Voir dans la rue des policiers manifester est pourtant très rare. En France, rappelle le Figaro, «les policiers ne sont descendus dans la rue que quatre fois en trente ans, dont deux sous la présidence de François Hollande.» En 1983 sous les fenêtres du garde des Sceaux de l’époque, Robert Badinter, après l’assassinat de deux des leurs par le groupuscule d’extrême gauche Action Directe. En 2011, 10 000 policiers défilent après la mort de deux d’entre eux suite à un cambriolage. En 2015, 7500 policiers s’opposent à Christiane Taubira et sa réforme pénale très contestée, jugée trop laxiste pour les délinquants et trop contraignante pour les policiers. Et enfin, ce 18 mai, contre la «haine anti-flics».

Interrogé par le Courrier International, le correspondant du quotidien britannique The Times, lui, ironise sur cette drôle de mise en abyme: «Que des policiers sortent dans la rue pour protester contre d’autres manifestants, cela dépasse l’entendement de mes compatriotes. C’est tellement français, et cela conforte tous les clichés que le Britannique cultive sur la France, le pays perpétuellement en grève, pris par une véritable manie de la manif… La preuve, même les flics manifestent! Cela va donner des articles amusants, je le sais d’avance: des deux côtés de la Manche on aime jouer sur les préjugés.»

La police plus populaire que l’école

Parlons du fond. La détestation historique de la figure du policier, incarnée par le «Mort aux vaches» de Georges Brassens, est-elle une réalité? Interrogé par Le Figaro après les attentats de novembre dernier, un policier surpris de cet élan de popularité, glissait cette petite phrase: «On prend la vague et on en profite parce qu’on sait que ça ne va pas durer».

Et pourtant, rappelle le site Slate.fr, les policiers sont plutôt appréciés par le peuple français. Un sondage Odoxa publié mardi 17 mai annonçait que 82% des Français avaient une bonne opinion de la police. Dans un article intitulé «Une France réconciliée avec sa police?» sur le site Metropolitiques.eu, le sociologue Christian Mouhanna abondait: «Certes, depuis les années 1980, on observe une baisse tendancielle de ce taux de satisfaction, mais il reste plus fort que celui dont sont crédités d’autres services publics – l’école ou l’hôpital, par exemple – et bien meilleur que celui de la justice. L’image d’une France majoritairement anti-police, comme trait culturel national, est alimentée par les policiers eux-mêmes, qui se croient plus mal aimés qu’ils ne le sont en réalité.»

«Au bout du rouleau»

Et si ce sentiment «anti-flics» était au final le triste révélateur des propres difficultés de l’institution? Sous pression depuis quelques mois, la police française est au bord du burn-out depuis des années.

L’un des articles les plus éclairants pour comprendre le quotidien difficile de ces policiers est à lire sur le site Les Jours, qui dresse le portrait de Julien, un CRS. Celui-ci raconte: «Les caractères des uns et des autres forment un tout. On sait qui va appréhender les situations compliquées, qui va encourager les autres… Quand un groupe se retrouve isolé, face à 150 ou 200 manifestants qui ne sont pas forcément très gentils, on a besoin du copain à côté de nous.»

Julien s’attarde aussi sur la fatigue et les conditions de travail, qui pèsent: «Il est arrivé que des compagnies partent en déplacement le matin, pour une manif à Rennes ou à Nantes, rentrent le soir en région parisienne après minuit, et repartent sur République jusqu’à 8 heures du matin parce que la Nuit debout partait en émeute. A la fin, on est vraiment usés, éreintés.»

Dans un article publié en 2014, l’Express diagnostiquait déjà cette fatigue et cette pression: «Chez les 141 000 policiers et personnel administratif, la répétitivité des situations de violence et l’exigence de résultats face à l’augmentation de la délinquance conduisent parfois au burn-out.» L’hebdomadaire français citait une étude du Centre de recherche en management de Toulouse: près de 11% des policiers interrogés se disaient déjà «au bout du rouleau».


Lire aussi: En France, l’état d’urgence à l’épreuve des casseurs

Publicité