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Des policiers sur les lieux de l'attaque au couteau, dans le centre de Paris, le 12 mai 2018.
© Geoffroy Van der Hasselt / AFP

Terrorisme

Pourquoi la France reste (et va rester) la cible de Daech

L’attaque au couteau survenue à Paris samedi soir a aussitôt été revendiquée par la nébuleuse terroriste. En France, 79 tentatives d'attentats ont eu lieu depuis les meurtres commis par Mohamed Merah en 2012

Le lieu ne pouvait guère être plus emblématique. C’est à Paris, dans le quartier très touristique de l’Opéra, que s’est déroulée samedi soir vers minuit la 79e attaque à caractère terroriste survenue en France depuis les meurtres commis à Toulouse par Mohamed Merah, que les experts considèrent comme le point de départ de la vague d’attentats qui se poursuit jusqu’à aujourd’hui. Dans un schéma malheureusement devenu rituel, l’agresseur de l’Opéra, né en Tchétchénie et tué par la police quelques minutes après avoir assassiné un passant et en avoir blessé plusieurs, semble avoir opéré seul.

Le jeune homme, Khamzat A., a grandi dans une famille de réfugiés à Strasbourg, dans le quartier populaire d'Elsau où vit une importante communauté tchétchène, selon une source proche du dossier. L'assaillant «n'avait pas d'antécédent judiciaire» mais figurait en revanche depuis 2016 sur le fichier «S» des services du renseignement français.

L’organisation islamiste Daech a revendiqué son acte vers 00h30 via son organe de propagande Amaq, saluant l’acte de ce «soldat de l’Etat islamique» dont l'«opération a été menée en représailles envers les Etats de la coalition» internationale anti-djihadiste en Irak et en Syrie. Le parquet antiterroriste avait, juste avant, été saisi de l’enquête.

Lire aussi: A Paris, une attaque au couteau fait une victime, Daech revendique

La dernière attaque survenue en France remonte au 23 mars dernier à Trèbes (Aude). Un jeune homme originaire de Carcassonne, Redouane Lakdim, avait alors fait irruption dans un supermarché de la ville, après avoir tiré plus tôt sur des policiers faisant leur jogging. Une prise d’otages avait suivi, durant laquelle trois personnes trouvèrent la mort, dont le colonel de gendarmerie Arnaud Beltrame, qui s’était volontairement constitué prisonnier pour obtenir la libération des personnes détenues. Un hommage national avait été rendu à l’officier décédé par Emmanuel Macron aux Invalides le 28 mars.

Au fil des 79 tentatives d'attentats perpétrés sur le sol français depuis six ans, Daech a souvent présenté la France comme sa cible n° 1, suivant en cela l’exemple d’Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI), première organisation à avoir, en 2009, clamé sa volonté de s’en prendre en priorité à la République. Pourquoi un tel déferlement d’actes meurtriers, qui ont causé la mort de 246 personnes après le décès du passant tué dans la nuit près de l’Opéra? Les explications du Temps.

  • La France, premier «réservoir» de sympathisants islamistes en Europe

Le chiffre est indissociable des attaques commises depuis 2012: la France, où vivent entre six et sept millions de musulmans, compte aujourd’hui environ 18 000 individus fichés «S» – Français ou résidents en France – pour leur radicalisation religieuse islamiste. Sur ces 18 000 personnes repérées en raison de leurs fréquentations avec des milieux radicalisés, ou de leur consommation assidue de propagande djihadiste sur internet, 4000 sont suivis de près par les forces de l’ordre dont les moyens sont malheureusement insuffisants face à un tel nombre. Il faut mobiliser en moyenne quatre agents pour suivre au jour le jour un suspect, soit physiquement soit par écoutes téléphoniques. D’où l’impression, souvent, d’une passoire policière: fiché «S», tout comme sa compagne, Redouane Lakdim, l’auteur de la tuerie de Trèbes, avait ainsi reçu par la poste une convocation à se rendre quelques jours plus tard à la police.

Plusieurs personnalités politiques ont de nouveau profité de la prise d’otages de l’Aude pour relancer un appel à incarcérer les fichés «S» jugés les plus dangereux (donc ces 4000 personnes). C’est le cas bien sûr de l’extrême droite, mais aussi du leader de la droite Laurent Wauquiez, patron du parti Les Républicains. L’ancien président Nicolas Sarkozy avait, lui, proposé en 2015 d’assigner à résidence tous les fichés «S» avec un bracelet électronique. La capacité de Daech à recruter et embrigader des terroristes potentiels parmi ces 18 000 individus, souvent jeunes et également impliqués dans des activités illicites de droit commun (habitués par conséquent à déjouer la surveillance de la police), est donc extrêmement difficile à contrer.

  • La France, pays de départ et de retour pour de nombreux djihadistes

Cette épidémie de volontaires djihadistes présents sur le sol français est historiquement antérieure aux conflits en Syrie et en Irak contre Daech. Avant cela, dans les années 1990, la France a connu un autre accès de fièvre terroriste, lié à la guerre civile en Algérie opposant le pouvoir militaire aux «groupes islamiques armés» (GIA). Les événements phares de cette période furent la vague d’attentats commis en 1995 (dont celui du métro Saint-Michel à Paris) et la neutralisation par la police de l’un de leurs commanditaires présumés, Khaled Kelkal, tué le 29 septembre 1995 près de Lyon. Cette référence au GIA est importante car plusieurs des «émirs» de l’époque, arrêtés puis condamnés et pour certains toujours détenus, sont réapparus dans de nombreuses procédures.

Djamel Beghal, un Algérien déchu de sa nationalité française et toujours emprisonné, est ainsi considéré comme l’un des inspirateurs des frères Kouachi, auteurs du massacre de Charlie Hebdo le 7 janvier 2015 et d’Amedy Coulibaly, auteur de la tuerie de l’Hypercacher deux jours plus tard. Ce «creuset» pénitentiaire du djihadisme français a été mis en lumière par de nombreuses études. Les jeunes détenus de droit commun se retrouvent, en prison, embrigadés par des gourous. Cinq cents prévenus accusés d’actes de terrorisme sont actuellement incarcérés en France. Mille deux cents détenus de droit commun sont considérés comme radicalisés et suivis par le service de renseignement de l’administration pénitentiaire dont la mission était au cœur du récent voyage d’études en France de la conseillère fédérale Simonetta Sommaruga.

Le séisme irako-syrien a rendu cette situation plus explosive encore. Près de 2000 jeunes français, hommes et femmes, sont partis faire le djihad dans les territoires alors contrôlés par Daech. Près de 650 seraient encore sur place, en fuite. Entre 280 et 300 y auraient trouvé la mort. Et 244 djihadistes, dont une cinquantaine d’enfants, ont été arrêtés à leur retour en France. Mais comme le montrent ces chiffres, plusieurs centaines d’individus se «sont perdus dans la nature» où n’ont pas été repérés depuis leur départ par les forces de l’ordre. Or qui dit candidats au djihad dit filières, familles, proches, douleur et rage que les arrestations de combattants ou présumés comme tels en Syrie ou en Irak promettent de décupler. Une Française, Djamila Boutoutaou, a été condamnée en avril en Irak à la détention à perpétuité. Les services de renseignement français mènent par ailleurs la traque aux meneurs djihadistes et en auraient déjà tué – ou fait tuer – plusieurs dont Maxime Hauchard, l’un des bourreaux présumés de Daech.

  • La France, confrontée aux tensions des retours, des procès et de la poursuite des combats en Syrie

La France est «en guerre». Cette formule a souvent été employée, depuis les attentats de 2015, par les dirigeants français pour justifier la situation sécuritaire inédite créée par le regain d’actes terroristes parmi lesquels les plus meurtriers ont été l’attaque à Paris le 13 novembre 2015 et le carnage à Nice le 14 juillet 2016. Le problème est que cette guerre sur le territoire hexagonal promet d’être paradoxalement plus longue que celle conduite en Syrie et en Irak, où Daech ne contrôle presque plus de territoires, battue sur le terrain par les frappes de la coalition et les forces de gouvernement syrien, soutenues par l’Iran et la Russie.

La difficulté, pour la France, est qu’elle est en quelque sorte «l’ennemie» des deux camps. Les forces aériennes françaises participent, depuis septembre 2014, à la coalition engagée à la fois contre l’Etat islamique dans le cadre de l’opération «Chammal». Mais ces dernières semaines, Paris a aussi frappé les installations présumées d’armement chimique des forces syriennes aux côtés des Etats-Unis et du Royaume-Uni. Or l’on sait que dans le passé, le régime syrien a, lui aussi, souvent utilisé le terrorisme comme arme contre ses adversaires… Ce que faisait également le régime libyen de Kadhafi, tombé à l’issue de la guerre de 2011 déclenchée notamment à l’instigation de Nicolas Sarkozy. Dans les deux cas, les combats dans ces pays ont ouvert la porte aux filières de migrants que l’Etat islamique a su exploiter pour exfiltrer ses combattants vers l’Europe.

S’ajoutent à ces tensions militaires les problèmes causés, en France, par les procès des filières islamistes. Plusieurs de leurs membres ont récemment été condamnés. Filière de Strasbourg, filière de Lunel, filière de Cannes-Torcy… A chaque fois, des familles se retrouvent dans le collimateur, des amis des prévenus se mobilisent, les condamnés deviennent des «héros» dans leurs quartiers. Or de grands procès très médiatiques sont attendus, et vont à coup sûr nourrir toutes les théories du complot possibles ou imaginables. Le procès de Jawad Bendaoud, le logeur des tueurs du 13 novembre, a déjà eu lieu, soldé par la relaxe de l’intéressé. Le premier procès à Bruxelles de Salah Abdeslam, l’unique survivant des commandos du 13 novembre, s’est soldé par sa condamnation à 20 ans de prison pour une fusillade en Belgique avec les forces de l’ordre. A l’évidence, la plaie djihadiste française va continuer de faire souffrir le pays et elle sera longue à cicatriser.

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