«Avec un ami. Avec un amant. Avec un inconnu.» Le regard se porte sur l’affiche placardée depuis quelques jours sur les abribus parisiens et dans 130 villes de France. On parle de sexe bien sûr. Mais de sexe entre hommes, comme le montrent les deux amants enlacés qui ont posé pour la circonstance devant le photographe. La suite de l’avertissement de cette campagne gouvernementale de prévention contre le sida est claire: «Les situations varient. Les modes de protection aussi.» Effet garanti. L’affiche interpelle. Elle met le sexe au masculin au cœur de la vie urbaine et des transports en commun. L’objectif est de capter l’attention est atteint.

Faut-il s’en offusquer? Oui, clament une dizaine de maires de droite, opposés à cette affiche que la ministre socialiste de la santé, Marisol Touraine, défend depuis lundi mordicus dans les médias au nom de la prévention et de la sensibilisation. Plusieurs préfets ont dû intervenir, dénonçant le caractère disproportionné des arrêtés municipaux d’interdiction, comme celui pris à Aulnay-sous-Bois, en Seine-Saint-Denis, au nord de Paris.

Une affaire radicalement politique

Mais l’affaire n’est pas qu’une question de mœurs. Elle est radicalement politique, depuis la victoire du candidat conservateur François Fillon au premier tour de la primaire de la droite française. L’ancien premier ministre de Nicolas Sarkozy n’a jamais caché son opposition à la loi Taubira sur le mariage homosexuel, même s’il est resté très prudent sur son éventuelle abrogation. François Fillon est aussi ciblé depuis lundi pour ses présumées positions anti-avortement, que son équipe de campagne s’est empressée de démentir, rappelant que Simone Veil, qui batailla pour légaliser l’interruption volontaire de grossesse en 1974… était une ministre de droite.

Place à la campagne morale, relancée par la forte mobilisation des primaires (plus de quatre millions d’électeurs) et par le sentiment de revanche d’une droite française «profonde» inquiète de la permissivité ambiante. Fait intéressant: sous le manteau, les soupçons d’homosexualité de plusieurs «présidentiables» français, à droite comme à gauche, alimentent ces temps-ci les rumeurs parisiennes. La passion française pour les affaires d’alcôve reste donc bien vivace.

Des réactions dans la communauté musulmane

Une autre réalité complique toutefois la donne pour cette campagne publicitaire. Même s’ils ne le disent pas officiellement, un bon nombre de maires partisans de l’interdiction de cette affiche ne sont pas seulement inquiets de la présumée «promotion» de l’homosexualité masculine par affiches interposées. Il suffit après tout d’allumer la télévision et de regarder presque n’importe quelle série américaine (y compris la très politique «House of Cards») pour voir désormais des acteurs du même sexe s’embrasser à pleine bouche. Sans parler, coté féminin, des séries «Orange is the new black» ou «The L Word». Les inquiétudes municipales sont aussi motivées… par les fortes réactions que ces affiches suscitent au sein de la communauté musulmane, et plus généralement dans les quartiers à forte population immigrée africaine ou maghrébine.

Une illustration de la déliquescence des mœurs occidentales

Alors que l’état d’urgence est toujours en vigueur depuis le 13 novembre 2015, et que la rhétorique des porte-parole de Daech porte en permanence sur la déliquescence des mœurs occidentales, ces affiches tombent particulièrement mal. Un article récent du Huffington Post, tiré d’un entretien donné à la presse américaine, raconte comment le djihadiste français Rachid Kassim justifie son basculement dans l’islam radical. Ce dernier redit sa «colère» contre les enseignants homosexuels lorsqu’il était scolarisé dans l’Hexagone où ses parents avaient émigré. «La France est un pays de décadence», affirme-t-il.

A ce sujet, cette chronique: Têtes de cochons contre réfugiés musulmans

«C’est vrai que cela nous inquiète. Ce n’est pas le moment de provoquer. Il n’y a pas que les maires de droite à être préoccupés par ces posters. Je ne crois pas que la photo de ces deux hommes était nécessaire pour faire passer le message», reconnaît au téléphone un élu écologiste de Sevran, une ville du nord de Paris où plusieurs filières salafistes ont été localisées et démantelées. S’il fallait une preuve de plus de la sensibilité du sujet, en ces temps de campagne électorale et d’inquiétude liée au terrorisme islamiste – un nouvel attentat vient d’être déjoué avec l’arrestation de sept personnes à Marseille et à Strasbourg, a confirmé mardi la police –, la preuve par le VIH vient d’en être à nouveau apportée.

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Homophobies en campagne électorale

Le succès de François Fillon enhardit la «cathosphère» qui, depuis ce week-end, se déchaîne contre la campagne de prévention nationale contre le sida, ciblée sur les gays. Plusieurs associations catholiques, anti-avortement et de protection de la jeunesse donnent de la voix, tandis qu’une pétition, initiée par Jean-Frédéric Poisson, candidat à la primaire, interpelle directement la ministre de la Santé, appelant «au respect de l’ordre public» et au souci «de la protection des mineurs».

Objet de la colère? Des affiches déclinées en plusieurs coloris qui montrent différents couples d’hommes enlacés, avec comme slogans: «S’aimer, s’éclater, s’oublier»; «Avec un amant, un ami, un inconnu»; «Les situations varient. Les modes de protection aussi».

«Je dis quoi à ma fille de 8 ans?»

C’est Twitter qui a déclenché les hostilités le 17 novembre avec le message d’un certain Louis Ronssin se félicitant, photo à l’appui, d’avoir badigeonné de peinture ces «images dégradantes» proches d’une école. Il a été immédiatement encouragé par Christine Boutin: «Merci, mais quelle honte!» Ce que résume le tweet d’un père devenu viral: «Je dis quoi à ma fille de 8 ans? #VousEtesDesMonstres.»

Dans la foulée, plusieurs militants ont déchiré ces affiches qui tapissent les murs de 130 villes tandis que les maires d’Angers et d’Aulnay-sous-Bois ont décidé de les interdire dans leur commune. Le premier en demandant à la société JC Decaux qui assure l’affichage public de retirer les placards près des écoles – ce qu’elle est tenue de faire; le second en vertu d’un arrêté pour la protection de l’enfance. Ce dernier a été désavoué mardi soir par le préfet de Seine-Saint-Denis, qui juge cet arrêté «illégal», «insuffisamment motivé» et de «caractère disproportionné». Face à cette censure abusive, la ministre de la Santé, Marisol Touraine, a annoncé mardi soir qu’elle allait saisir la justice. L’affaire rappelle ce qui s’est passé cet été avec le burkini, quand de nombreux maires, portés par l’opinion, n’ont pas craint de se mettre dans l’illégalité en l’interdisant et d’engager un bras de fer avec le gouvernement.

Retournement cocasse

Depuis dimanche, les réseaux sociaux sont devenus le terrain d’affrontement entre conservateurs et libéraux. Ces derniers se manifestent par l’humour (@MPERDEREAU: «Si toi aussi tu es devenu #gay après avoir vu la campagne contre le #sida, envoie-nous ton témoignage») mais aussi en rappelant que les homosexuels restent une population fragile et exposée à la haine. Le quotidien local «L’Union-L’Ardennais» en a fait une démonstration ce mardi en reproduisant sur une page entière les commentaires homophobes de ses lecteurs.

Homophobe. Le mot est dit. Par un retournement assez cocasse, c’est aussi un des arguments mis en avant pour dénoncer cette campagne anti-sida. Pourquoi homophobe? «Parce qu’elle présente les homosexuels comme des consommateurs compulsifs et qu’elle est discriminante, les gays n’étant pas les seuls groupes à risque face au sida.» L’argument est défendu par l’association HomoVox, un des acteurs de la «Manif pour tous», qui représente «les homosexuels silencieux», loin des revendications LGBT. Ils sont pour la réécriture de la loi Taubira, contre la PMA et la GPA. Leur marraine est Frigide Barjot et leur mascotte Clément, un jeune homosexuel qui se dit «victime du gender» dans une confession-vidéo postée sur YouTube. C’est dire si la «cathosphère», longtemps réduite à des femmes en serre-têtes et à Philippe de Villiers, a su tisser son réseau et organiser son influence depuis ses premières manifestations de rue.

A l’approche du 1er décembre, journée mondiale de la lutte contre le sida, la Suisse a elle aussi mis en place sa campagne de prévention, sans que personne ne réagisse.