Commentaire

En France, le Sénat se réinvente avec Alexandre Benalla

COMMENTAIRE. L’audition de l’ex-collaborateur d’Emmanuel Macron était très attendue. Elle n’a pas débouché sur des révélations, mais conforte le Sénat français dans son nouveau rôle: celui de contrôleur en chef d’un exécutif toujours tenté par les décisions solitaires

Leurs questions n’ont pas encore le tranchant des injonctions des sénateurs américains. Le protocole, dans une salle de réunion côte à côte autour d’une table – et non face à face, genre tribunal – n’a pas encore le parfum de justice populaire implacable que l’on connaît aux Etats-Unis.

N’empêche: en obtenant d’auditionner ce mercredi 19 septembre Alexandre Benalla, le Sénat français (dominé par l’opposition de droite) a confirmé son rôle de contrôleur en chef d’un exécutif toujours soumis au risque d’éventuelles dérives du pouvoir présidentiel. Emmanuel Macron ne s’y est pas trompé, d’ailleurs, en passant avant cette intervention un coup de fil direct controversé au président de l’institution, le conservateur Gérard Larcher, pour dénoncer le risque d’interférence avec les poursuites judiciaires en cours.

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Ce tournant, au final, est peut-être plus important que l’affaire Benalla elle-même. Il y a quelques jours seulement, la démission du président de l’Assemblée nationale François de Rugy, parti remplacer le ministre de l’Ecologie Nicolas Hulot, a en effet confirmé le peu de poids des députés dans le système français à l’heure Jupiter-Macron. Fort d’une majorité absolue pour son parti présidentiel La République en marche, le chef de l’Etat voit dans ses élus souvent jeunes, qui lui doivent tout, une chambre d’enregistrement de ses réformes. Le malaise, d’ailleurs, commence à être perceptible dans leurs rangs. De quoi ouvrir un bel espace pour le Sénat. Lequel, inquiet de la fracture entre l’Elysée et les territoires qui constitue son socle électoral – les sénateurs français sont élus au suffrage indirect, par les élus locaux – s’est empressé de s’y engouffrer.

La tentation de l’abus de pouvoir

Le paradoxe politique est donc qu’à 27 ans, Alexandre Benalla aura tour à tour illustré les deux faces de la disruption républicaine provoquée par l’élection d’Emmanuel Macron à la tête du pays en mai 2017. D’un côté, ses explications polies, mais à l’évidence préparées pour ne gêner personne, ont démontré la rapidité de son ascension et la guerre des jalousies au sein d’un staff présidentiel arrivé presque par effraction à l’Elysée, terreau fertile pour les décisions hâtives, les vexations en tout genre et la tentation de l’abus de pouvoir. De l’autre, l’apparition de l’ex-garde du corps (qui refuse cette appellation) devant les sénateurs a permis à ces derniers de consolider leur image d’opposants en chef de «sages» et de veilleurs au grain. Cela, alors que la réforme constitutionnelle – qui propose d’écourter les débats parlementaires et, donc, d’accentuer le pouvoir de décision ultime de l’Assemblée nationale – ne paraît plus en mesure d’être adoptée sans concessions de l’exécutif.

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L’affaire Benalla, nous l’avions écrit à plusieurs reprises, n’est pas une affaire d’Etat. L’exercice du pouvoir et des décisions présidentielles n’a pas été affecté par le comportement de ce conseiller théoriquement subalterne, mais à l’évidence habile pour jouer des coudes et profiter de son accès au locataire de l’Elysée. Elle a peut-être enclenché, en revanche, une transformation de la pratique du pouvoir, en suscitant via le Sénat les contre-mesures institutionnelles à la centralisation présidentielle. Une morale politique qui rassure, même si la lumière doit encore être faite sur les agissements exacts de l’intéressé, aujourd’hui demandeur d’emploi après s’être brûlé les ailes au soleil d’une certaine République.

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