Dominique de Villepin, ancien premier ministre français et ancien ministre des Affaires étrangères, était de passage à Genève à l’occasion du 15e anniversaire du Club suisse de la presse. Entretien

Le Temps: Quel regard portez-vous sur le début de présidence de François Hollande?

Dominique de Villepin: La volonté d’affirmer un style différent est manifeste, comme celle d’adresser des signaux de changement. Mais nous sommes aujourd’hui, comme au lendemain de l’élection présidentielle de 2007, dans une situation de piège électoral. Les promesses faites dans le cadre d’une campagne ont pour but de mobiliser, mais elles négligent souvent les efforts les plus nécessaires au redressement national. François Hollande s’emploie à honorer ses promesses. Il ne peut le faire qu’a minima, qu’il s’agisse des mesures sur les retraites, de l’encadrement des loyers ou de la baisse symbolique du prix de l’essence. Mais la question de fond est de savoir quelles seront les mesures structurelles susceptibles de relancer la croissance et l’activité, à l’échelle nationale et européenne. Sur ce point, tout reste à faire. Il faut augmenter la compétitivité, assouplir le marché de l’emploi, abaisser les charges, stimuler l’innovation et la recherche. Nous ne pouvons pas nous contenter d’une politique économique qui colmate les brèches. Il est crucial de choisir les secteurs économiques d’excellence où nous allons placer toute notre énergie. Nous devons redéfinir notre modèle économique.

– Que pensez-vous des grandes manœuvres internes que la droite a lancées?

– J’aurais souhaité qu’une vraie réflexion soit engagée sur nos positions et sur la meilleure façon de travailler les uns avec les autres. Malheureusement, l’agenda fait que tout est monopolisé par l’élection à la présidence de l’UMP cet automne, et cette échéance avive nécessairement les querelles de personnes. Or l’union de l’opposition est indispensable pour qu’elle soit forte, efficace et en mesure de faire valoir l’intérêt national. Mais ce n’est pas le seul impératif: ma conviction est que dans les cinq ans à venir, le président de la République n’aura pas d’autre choix que d’avancer vers un rassemblement, voire une union nationale, compte tenu de la gravité des difficultés de notre pays. Réduire le déficit à 3% en 2013 et atteindre l’équilibre à 2017 va demander un effort colossal. Les marges de manœuvre sont très étroites. Sans union, il sera impossible de réduire la dépense publique et de mener à bien la réforme de la protection sociale.

– Comment imaginez-vous votre avenir politique après l’échec de votre candidature à la présidentielle? Pensez-vous avoir un rôle à jouer aujourd’hui dans la restructuration de l’opposition?

– Oui, car lorsque vous ne briguez aucun poste, vous êtes plus susceptible d’être écouté. Je crois que pour être utile et ne pas ajouter à la cacophonie, il est essentiel de travailler en liaison avec l’ensemble des forces d’opposition.

– Que vous inspire le blocage du Conseil de sécurité de l’ONU face au conflit syrien?

– Il faut d’abord tenter de comprendre les raisons de cette impasse. Au cours des dernières années, la crise irakienne nous a montré les dangers d’une intervention unilatérale qui n’est pas soutenue par les Nations unies. Les leçons en ont été partiellement tirées dans le cadre de la crise libyenne avec la recherche d’un consensus au sein du Conseil de sécurité, qui a permis d’affirmer, par le vote d’une résolution, la nécessité de protéger les populations civiles. Mais ce mandat a été outrepassé et de la responsabilité de protéger, on a glissé vers l’objectif d’un changement de régime. Or la communauté internationale ne peut pas gérer efficacement une crise dans la durée, si un tel objectif est affiché. Tout simplement parce qu’il n’y a pas de consensus international sur ce point. Les grands pays émergents, comme la Russie, la Chine ou l’Inde, craignant les ingérences, ont peur que le sort d’un Etat puisse dépendre de quelques-uns. En Syrie, si le départ d’Assad est souhaitable, et même nécessaire, il ne suffira vraisemblablement pas à faire cesser la guerre civile, tant sont fortes les tensions entre les communautés.

– Ne constitue-t-il pas, cependant, un préalable nécessaire à une stabilisation?

– L’essentiel est que la communauté internationale soit capable d’avancer avec des objectifs partagés. Quand elle met la charrue avant les bœufs, elle se retrouve, comme aujourd’hui, face à un blocage. Il faut impérativement se souvenir que derrière la crise syrienne se profile la crise iranienne, et au-delà, le risque d’un affrontement entre chiites et sunnites à l’échelle de toute la région. Cela doit nous amener d’une part à renouer le contact avec l’Iran pour régler la question de la prolifération. C’est un pays que je connais bien et je sais que le dialogue n’est pas impossible. D’autre part, il est crucial de prendre en compte la voix des grands pays émergents, et en particulier la voix russe. J’entends ceux qui disent qu’il n’y a rien à attendre, que Vladimir Poutine est enfermé dans un schéma. Je ne le crois pas. L’intérêt des Russes aujourd’hui, c’est d’être au cœur d’une solution, d’en être même les artisans. Il faut donc travailler avec eux. Mais pour ouvrir des voies nouvelles, la communauté internationale a besoin de lieux de pensées, de «think tanks» susceptibles de faire le travail de fond que les chancelleries, prises par les exigences du court terme, sont de moins en moins en mesure d’accomplir, sur la crise syrienne et sur d’autres. Un Forum diplomatique mondial, qui ne serait au service de personne si ce n’est de l’intérêt général, pourrait s’atteler à cette tâche. Et Genève serait la ville idéale pour l’accueillir.