Les forces ivoiriennes ont gravement violé le cessez-le-feu du 17 octobre en attaquant mardi un village de pêcheurs à 60 km à l'ouest de Bouaké. Sans doute piloté par des mercenaires ukrainiens à la solde du pouvoir, un hélicoptère de combat MI-24 de fabrication russe a bombardé et mitraillé la localité de Menakro, située en bordure du lac artificiel de Kossou, entraînant la mort d'une douzaine de civils, selon l'armée française, dont les soldats se sont rendus sur place. «Nous avons vu 11 cadavres, parmi lesquels des femmes. Aucun ne portait d'uniforme. Une douzième personne est morte de ses blessures après avoir été évacuée à Bouaké», a confirmé au Temps le lieutenant-colonel Ange Antoine Leccia, porte-parole de l'«opération Licorne». Paris a condamné ce «massacre» que l'armée ivoirienne a en revanche nié, tout en reconnaissant l'attaque: «Cette opération était une riposte légitime à une attaque rebelle, explique un officier loyaliste, joint à Abidjan. Le village en question, peuplé de pêcheurs maliens, était connu pour abriter des soldats insurgés. Pour nous, toutes les victimes étaient des combattants.»

Pour les 2500 soldats français chargés de faire respecter le cessez-le-feu le long des 600 km de front, cette escalade meurtrière est très préoccupante. En dénonçant l'attaque, les forces tricolores ne veulent pas donner l'impression de protéger les gouvernementaux. «La trêve tient toujours, mais ce genre d'incident est gravissime. Il peut avoir d'inquiétantes répercussions», assène le lieutenant-colonel Leccia. Sans l'avouer, les militaires français s'inquiètent de la recrudescence des mercenaires dans les zones d'accrochage. Du côté gouvernemental, ces derniers seraient gérés par la présidence qui a sollicité, entre autres, les services de l'ex-supergendarme du GIGN Paul Barril. Celui-ci se serait d'ailleurs rendu à Abidjan en décembre, après une escale à Genève. Outre les pilotes ukrainiens, des Serbes, des Bulgares, des Roumains, des Sud-Africains et… des Français appuient les forces loyalistes. Des combattants étrangers se sont aussi immiscés dans les rangs rebelles, surtout en provenance du Liberia voisin. «Ce genre de massacre de civils, perpétré presque sous les yeux des Français, montre que les durs de l'armée ivoirienne sont prêts au pire», s'indigne à Paris un responsable de l'association «Survie», qui suit de près le conflit. «Les ultras des deux camps utilisent le cessez-le-feu pour se renforcer.»

Le mouvement rebelle MPCI, qui contrôle la région du massacre, n'a pas exclu une riposte et a donné «carte blanche» à ses hommes. Le cessez-le-feu a d'ailleurs été aussi violé par les mutins mercredi lorsque des combattants du MPIGO, un autre mouvement, se sont emparés de Neka, une localité située à 200 km de San Pedro, le grand port d'embarquement du cacao où réside une importante communauté étrangère, que l'armée française a pour mission de protéger. A cette occasion, des mercenaires libériens seraient entrés en action. Même s'il est difficile de faire la part des choses, les événements de cette fin d'année confirment que le bras de fer perdure entre le pouvoir désireux de prendre le dessus dans la négociation et les rebelles décidés à s'attaquer à la colonne vertébrale économique que constituent les zones de production de cacao.

«Pour le moment, nous n'avons constaté aucune réplique militaire rebelle, complète le lieutenant-colonel Leccia. Mais la tension est remontée.» Une tension attisée, à Abidjan, par l'intransigeance de la presse proche du président Gbagbo: «Cette histoire de massacre est fausse. Ces pêcheurs maliens vivaient autrefois en bonne intelligence avec les Baoulés (l'ethnie régionale), mais ils sont maintenant noyautés par les rebelles», juge Daniel Kouadio, du quotidien Le Patriote, prompt à embrayer sur la théorie du «complot mené de l'étranger». Le chef de l'Etat lui-même a clairement rejeté les critiques dans son message du Nouvel An: «Cette crise n'est ni une crise de mauvaise gouvernance ni une crise de déficit démocratique», a déclaré le président Gbagbo quelques heures après les exactions de Menakro.