La Toile francophone

France Télécom ou le désespoir économique

La vague de suicides sur les lieux de travail de l’opérateur français traumatise une France en crise. Des internautes débattent toutefois de l’ampleur du phénomène.

Une contagion? Une épidémie? Une spirale infernale? Après un nouveau suicide, vendredi 11 septembre, puis une énième tentative ce lundi 14, France Télécom se retrouve sur le banc des accusés. L’entreprise a connu 22 suicides sur le lieu de travail depuis un an et demi, dont quatre cet été. Dans sa communication de la semaine passée, citée par l’AFP dans divers journaux, la direction de l’opérateur français a elle-même attisé le feu en disant qu’il «est en train d’arriver ce que nous redoutions le plus, un effet de contagion.»

Ce mardi, après une réunion avec le ministre du travail qui s’inquiétait du phénomène, le PDG Didier Lombard a insisté en parlant d’une «mode» du suicide, ce dont il s’est excusé mercredi, a relaté AP relayée notamment par le Nouvel Obs en ligne. Interrogé par Libération, le patron juge qu’«on est dans une espèce de spirale dramatique qui s’est enclenchée à partir des drames de cet été. Certaines personnes plus fragiles que d’autres sont passées à l’acte, happées par cette spirale. Il faut l’arrêter. Cela met toute l’entreprise sous pression, y compris moi-même. Nous avons décidé d’arrêter pour l’instant les mutations et tout ce qui pourrait être générateur d’émotions, de problèmes familiaux.»

Dans une France en pleine crise, où les gestes désespérés d’employés menacés se sont multipliés – séquestrations de patrons, menaces de détruire l’usine ou de polluer un site –, ces actes ultimes frappent l’opinion. C’est le dernier stade du désespoir économique, relèvent de nombreux commentateurs. Questionné par 20 Minutes, Christophe Dejour, professeur de psychologie au Conservatoire national des arts et métiers («Suicide et travail: que faire?», éd. PUF), relève que «le sentiment de souffrance au travail est de plus en plus fort et s’exprime dans certains cas de manière très violente. En plus d’augmenter, le phénomène concerne tout le monde, des ouvriers aux cadres, personne n’est épargné par la pression.» Le même journal cite aussi Philippe Davezies, chercheur en santé du travail, pour qui «les relations sociales entre les employés ont été considérablement modifiées. Il existe une très grande solitude». Et «on en demande plus, sans redéfinir la notion de «travail bien fait», reprend Philippe Davezies. A force, le travailleur ne sait plus où il est en est, il est désorienté et se sent dévalorisé».

20 minutes a également interrogé Anne-Marie Minella, membre de l’Observatoire du stress et des mobilités forcées de France Télécom – une création syndicale. Elle affirme que «potentiellement, d’autres employés sont susceptibles de se suicider. Mais la direction persiste à penser que les suicides sont des cas isolés. Des experts ont pourtant déjà prévenu que ce type de déni risque d’aggraver la situation. Il y a urgence à initier un vrai dialogue social susceptible de rompre le cercle vicieux.»

Ouvrant son site aux témoignages, Le Monde publie les propos glaçants de l’employée d’un service dédié aux clients, qui parle d’un «management par la terreur. Nous sommes obligés de demander la permission à notre responsable pour aller aux toilettes. Si le temps de pause dépasse une minute, nous devons fournir une explication écrite. Les demandes de congés restent sans réponse. Ces humiliations sont quotidiennes, notamment pour les collègues de plus de 50 ans qui ont accepté ces fameuses mutations, sur des postes inférieurs, pour le bien de l’entreprise.»

Ces drames, cependant, font aussi débat. La même galerie de témoignages du Monde comprend l’avis d’une autre salariée rétorquant que «la «vague» de suicides ou tentatives de suicide reflète moins une dégradation de l’ambiance de travail qu’une surmédiatisation de drames individuels, entretenue par quelques organisations syndicales qui tentent d’exploiter la fragilité de salariés qui peuvent être confrontés à des situations individuelles de travail difficiles, pour généraliser le phénomène». Un troisième a un propos qui laisse songeur: «Je vis mon job 24h/24, alors qu’on parle de climat invivable au sein de France Télécom me fait bien rire.»

Le phénomène donne d’ailleurs lieu à quelques macabres comptabilités de la part d’internautes précis. Rapportés au taux annuel de suicides sur l’ensemble de la population française, les cas survenus au sein de l’opérateur ne sortent pas de la moyenne, calculent certains dans des réactions à des articles.

Et puis, «France Telecom […] n’a pas le monopole des suicides au travail», note le correspondant de la Libre Belgique: «Ainsi, ces dernières années, le secteur de l’automobile a été frappé de plein fouet par ce fléau. Chez PSA en 2007, un numéro vert et des cellules de veille ont dû être mis en place à l’intention du personnel en détresse.» Le correspondant ajoute que «le Conseil économique et social évalue à 300 ou 400 le nombre de suicides pour raison professionnelle par an. Mais, pour certains médecins spécialisés, le nombre de suicides liés au travail est bien supérieur aux données officielles». Selon eux, ce fléau serait à l’origine de 3000 décès par an, à savoir serait responsable à lui seul du quart des 11000 suicides recensés chaque année dans l’Hexagone.»

La Libre Belgique, toujours, veut conclure: «Combien sont-ils en France, mais aussi chez nous, ces salariés en souffrance? […] Ne soyons pas naïfs: rien n’arrêtera la concurrence, l’arrivée de nouvelles technologies, la nécessité pour les entreprises de devenir demain plus compétitives. L’emploi restera toujours une variable d’ajustement. Mais à l’heure où ces entreprises se décrivent, à chaque fois qu’elles en ont l’occasion, comme «citoyennes» ou «socialement responsables», elles se doivent d’affronter cette question de la prévention du stress au travail sans détours et sans arrière-pensées. Au travers d’une vraie remise en question, pas de mesures cosmétiques.»

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