«En France, on ne peut ni discuter, ni décider, ni agir.» Mercredi matin, le leader centriste français François Bayrou, élu de la région Midi-Pyrénées dans laquelle s’est déroulé le drame du barrage de Sivens (Tarn) a résumé le blocage politique suscité par la mort du jeune militant Rémi Fraisse, 21 ans, tué semble-t-il par une grenade lacrymogène «offensive» tirée par les gendarmes déployés ce week-end sur le site.

Le ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve, qui avait annoncé mardi soir la suspension de l’utilisation de ces projectiles, et l’ouverture d’une enquête, refuse pour sa part toujours de parler de «bavure». Mais la crise politique ouverte par ces événements ne cesse par contre de grossir. L’un des élus verts de la région, Gérard Onesta, a de nouveau accusé mercredi la ministre socialiste de l’Environnement Ségolène Royal d’avoir ignoré les avertissements à répétition des écologistes locaux sur ce projet soutenu en revanche par une majorité d’élus du Tarn, financé par des subventions européennes et porté par la FNSEA, le puissant syndicat majoritaire paysan. Le barrage de Sivens est construit dans une zone de biodiversité, mais la polémique illustre surtout les blocages à répétition survenus en France lorsque de grands travaux, pourtant jugés nécessaires pour relancer la croissance, sont mis en œuvre. Le chantier de l’aéroport Notre-Dame-des-Landes, sur la côte Atlantique, est devenu un champ de bataille. Dans un autre cas de figure, le tribunal d’Amiens, en Picardie, a condamné mardi les opposants à un projet de ferme industrielle, la ferme des mille vaches, à des peines allant d’amendes à 5 mois de prison avec sursis.

Le Conseil général du Tarn doit voter vendredi sur le sujet du barrage de Sivens. Il devrait confirmer la suspension des travaux. Tout au long de la journée de mardi, les informations mettant en cause la responsabilité des gendarmes – passibles s’ils sont reconnus coupables ou fautifs, de la justice militaire – déployés sur le site se sont multipliées. La confirmation, par le procureur d’Albi désormais dessaisi, du fait que des traces de TNT ont été retrouvées sur des effets vestimentaires de la victime – dont l’autopsie avait révélé la mort suite à une explosion – tend à accréditer la thèse d’un accident causé par une grenade lacrymogène «offensive» lancée par les forces de l’ordre. Interrogé sur «France Inter», François Bayrou a redit son inquiétude: «Si c’était aujourd’hui, on ne pourrait plus creuser le canal du Midi. Les avenues d’Haussmann à Paris, on ne pourrait plus les tracer, sans parler de la tour Eiffel. Je m’interroge sur la phobie de la société française face à toute action qui lui permet de saisir la nature et son destin.» L’ancien premier ministre Alain Juppé, candidat déclaré à la présidentielle de 2017, a pour sa part jugé «terrible qu’en France, il faille attendre un drame pour se mettre autour de la table et améliorer un projet».

Le corps a-t-il été «nettoyé»?

Cette affaire tragique est d’autant plus empoisonnée pour l’exécutif français qu’il est pris en tenaille. D’un côté, le gouvernement sera de toute façon comptable d’une éventuelle bavure des forces de police, surtout s’il s’avérait que celles-ci ont, lundi, dissimulé la vérité sur ce qui s’est réellement passé.

Retrouvé mort sur le chantier du barrage dans la nuit de samedi à dimanche par les gendarmes, le corps de Rémi Fraisse a-t-il été auparavant «nettoyé» pour masquer des preuves, comme l’affirment les protestataires opposés au projet? Ou, tout aussi préoccupant, des informations n’ont-elles pas été communiquées en temps et en heure à Paris? Ce que les porte-parole de la gendarmerie nient fermement.

De l’autre côté, le premier ministre, la ministre de l’Environnement Ségolène Royal et celui de l’Agriculture Stéphane Le Foll se retrouvent accusés d’avoir fermé les yeux sur un contexte local explosif, entre un Conseil général du Tarn – commanditaire du barrage – pressé d’utiliser leurs subventions pour construire cette retenue d’eau destinée à irriguer l’agriculture locale, et un regroupement d’associations violemment hostiles, même si Rémi Fraisse, selon les témoins, n’appartenait pas à cette mouvance radicale. Les agriculteurs favorables au barrage ne cessent de diffuser, depuis les manifestations de ce week-end, des photos de cocktails Molotov soi-disant préparés par les protestaires verts les plus résolus à en découdre. Ce qui n’était pas le cas du jeune homme retrouvé mort. «Il n’en faisait pas partie. Il n’était ni cagoulé ni armé», a plusieurs fois répété le député européen vert José Bové. Le vice-président du Conseil régional Midi-Pyrénées, Gérard Onesta, accuse les ministres d’avoir ignoré une «dangereuse surenchère» «Il a fallu la mort d’un homme pour que la vérité éclate sur ce projet médiocre qui n’aurait jamais dû voir le jour», a-t-il poursuivi.

Projet surdimensionné

Confronté à un rapport d’experts rendu public lundi, selon lequel ce projet de barrage est «surdimensionné» et a été mené «sans réelle analyse des solutions alternatives possibles», le premier ministre Manuel Valls a rappelé hier que le chantier avait «respecté les procédures» et qu’il appartenait à l’autorité départementale, maître d’ouvrage, de se prononcer sur la suite. Le chef du gouvernement a, comme le président François Hollande – qui a téléphoné à la famille –, promis la «vérité» et appelé à la «responsabilité».

L’Elysée, comme Matignon, refuse tout parallèle avec la mort de l’étudiant Malik Oussekine à l’issue d’une bavure policière en 1986 dans les rues de Paris. La gauche s’était alors enflammée et le ministre conservateur des Universités, Alain Devaquet, avait dû démissionner. Plusieurs ténors du PS aujourd’hui en poste étaient alors des meneurs étudiants. Aucun n’a osé répondre à l’attaque de l’ancienne ministre de l’Environnement Cécile Duflot, pour qui la tragédie du Tarn est d’ores et déjà une «tache indélébile sur l’action gouvernementale».