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En France, un état d'urgence anti-«gilets jaunes» risqué

Les mesures sécuritaires annoncées lundi soir par le premier ministre, Edouard Philippe, sont d’abord le résultat d’une surenchère de violence difficile à calmer entre certains groupes de manifestants et les policiers

Les manifestations du samedi 5 janvier à travers la France, et surtout à Paris, l’ont démontré haut et fort: entre certains groupes de «gilets jaunes» et les forces de police anti-émeutes, une quasi-guerre est déclarée. Impossible donc, alors que l’année redémarre sous tension, de ne pas réagir pour un pouvoir exécutif toujours soupçonné par les protestataires de chercher à noyer ce mouvement dans le «grand débat national» sur les institutions qui s’ouvrira à la mi-janvier.

C’est dans ce contexte qu’il faut placer les annonces sécuritaires faites lundi soir sur TF1 par le premier ministre, Edouard Philippe, au risque de conforter encore plus une frange de la population convaincue que tout rétablissement de l’ordre est en fait destiné à «tuer» ce mouvement social.

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■ L’option sécuritaire est privilégiée par Emmanuel Macron

La proposition du premier ministre de créer un fichier des «casseurs» – assorti d’une obligation, pour les personnes inscrites sur celui-ci, de pointer régulièrement au commissariat et de se tenir à l’écart des manifestations – va clairement dans le sens d’un durcissement de l’arsenal répressif mis à la disposition de la police pour agir préventivement lors de protestations. Elle s’apparente, ni plus ni moins, aux mesures en vigueur depuis les années 2000 contre les hooligans lors des compétitions de football, pour tenir ceux-ci éloignés des stades.

Depuis le 17 novembre, lorsque le mouvement des «gilets jaunes» a pris son essor, la police a procédé à plus de 5600 interpellations. Un millier de condamnations en ont résulté, et 150 incarcérations. On voit bien là la volonté de taper fort de la part des autorités. Une autre mesure réclamée par Edouard Philippe, à savoir l’interdiction du port de la cagoule durant les manifestations – elle deviendrait un délit passible, en cas de violences, de 1 an de prison – va dans le même sens. S’y ajoute un nouveau déploiement considérable annoncé des forces de l’ordre samedi 12 janvier, date des prochaines manifestations: 80 000 policiers seront dans les rues, a promis le chef du gouvernement français. Or un tel déploiement, assorti de la consigne d’interpeller à tout va, ressemble fort à l’état d’urgence décrété par François Hollande le 13 novembre 2015, jour des attentats du Bataclan et du Stade de France, et levé par Emmanuel Macron en juillet 2017.

Même si le terme n’est pas prononcé, l’option sécuritaire a pris le dessus. Ce qui provoque depuis lundi soir de vives réactions du côté des avocats et des défenseurs du droit à manifester. Le gouvernement français estime pour sa part que le mouvement des «gilets jaunes» est débordé par des extrémistes violents et que, parmi ces derniers, de plus en plus d’individus misent sans le dire sur cette surenchère violente pour déstabiliser les institutions.

Exagéré? Sans doute. Le but est en tout cas clair: en finir au plus vite avec les tensions générées par ce mouvement et le spectacle d’instabilité permanente donné par la France à l’international. Un pari néanmoins risqué, vu le niveau de colère dans le pays.

N’oublions pas que, depuis l’automne, Emmanuel Macron a plusieurs fois déploré «le retour au climat de l’entre-deux-guerres» en France – l’époque des «ligues» – et notamment la montée de l’antiparlementarisme. Pour le président, l’heure est venue de protéger les institutions contre ceux qui, selon lui, veulent sinon les abattre, du moins les endommager.

■ L’échec du dialogue avec les «gilets jaunes»

La France se retrouve, en ce début d’année 2019, avec un niveau de tensions inégalé, et un dangereux face-à-face entre le pouvoir et toute une couche de la population résolue à obtenir, coûte que coûte, un changement de politique, voire simplement une crise politique. La désorganisation assumée du mouvement, la présence sur le terrain de vétérans endurcis de la lutte politique venus parfois de la France insoumise (gauche radicale) ou du Rassemblement national (extrême droite), la popularité sur les réseaux sociaux de figures de proue comme le chauffeur routier Eric Drouet – interpellé par la police le 3 janvier puis relâché, convoqué par la justice le 15 février – ou le soutien affiché au «boxeur» qui s’en est pris aux CRS samedi à Paris (il s’est rendu aux forces de l’ordre lundi, tandis qu’une cagnotte de près de 100 000 euros a été constituée pour sa défense) rendent la situation extrêmement volatile et inflammable.

Cette impossibilité de dialogue se retrouve de plus en plus sur le terrain, y compris pour les correspondants étrangers présents en France. Notre dernier article paru dans Le Temps sur «l’heure des extrémistes» au sein des «gilets jaunes» a été violemment attaqué, toujours par des lecteurs français. Lesquels nous accusent de parti pris, sans prendre en compte notre critique de la stratégie suivie par la police. Ces internautes et lecteurs du Temps ne dénoncent par ailleurs jamais dans leurs courriels les violences commises en marge des manifestations qui, vues de Suisse, sont proprement inquiétantes dans un Etat de droit.

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La leçon est limpide et préoccupante: une partie de cette France qui est dans la rue ou qui soutient les protestataires ne veut plus dialoguer. Emmanuel Macron n’est plus considéré par ceux-ci comme un interlocuteur légitime. Combien sont-ils à justifier cette surenchère et cette violence? Difficile à dire. De 250 000 manifestants au début du mouvement des «gilets jaunes», le chiffre officiel des protestataires est tombé samedi dernier à environ 50 000. Mais il n’est guère représentatif. A l’évidence, les fêtes de fin d’année et les annonces sociales du chef de l’Etat français n’ont pas mis un terme au mouvement.

■ La police française en accusation

Nos déplacements sur le terrain, et notre présence dans les manifestations parisiennes, nous ont permis de vérifier ce point souvent cité par les défenseurs des «gilets jaunes»: la police française, attaquée frontalement par de nombreux manifestants ou «casseurs» en marge des manifestations comme on l’a vu le 1er décembre sous l’Arc de triomphe et à plusieurs reprises depuis lors, est de plus en plus violente. La plupart des scènes où l’on voit des policiers se défendre ou se retrouver harcelés par des protestataires sont le résultat de préalables tirs de gaz lacrymogènes pas toujours justifiés ou d’incursions de brigades spécialisées (à moto, en voiture, à pied…) qui fondent sur les manifestants pour s’emparer des casseurs, les maîtriser ou les interpeller.

Le choix qui a été fait depuis le 17 novembre de ne pas interdire des quartiers entiers des métropoles – essentiellement les centres-villes – aux protestataires mais de chercher à diviser le mouvement entre pacifistes et éléments violents a en partie échoué. A Paris, l’accès aux Champs-Elysées est devenu une plaie tous les samedis, une sorte de rendez-vous rituel, un «champ de bataille» entre la police et des «gilets jaunes» de plus en plus résolus à se battre.

Cette tactique, qui pouvait s’expliquer par le souci de ne pas barricader les centres-villes en période de Fêtes, n’a plus de raison d’être en début d’année. En utilisant les samedis comme abcès de fixation, elle met les forces de police au pied du mur. Le samedi, les gens sont nombreux dans les rues. Le défi sécuritaire est un casse-tête, alors que perdurent les menaces d’attentats, comme l’a montré l’attaque sur le marché de Noël de Strasbourg en décembre.

Il faut aussi avoir en tête l’ambiance qui prévaut sur les réseaux sociaux et dans les échanges entre «gilets jaunes» par internet: la théorie du complot y est souvent reine. Les élus sont accusés de tous les maux. Les policiers sont sans cesse accusés de provocation. Les images de violences attribuées aux manifestants sont souvent considérées comme «trafiquées».

Au final? Un piège social, politique et sécuritaire. En ce début d’année, le gouvernement français n’a toujours pas trouvé la riposte adéquate pour s’extirper de la nasse que constitue, semaine après semaine, la colère des «gilets jaunes».

Une chronique: Démocratie directe, version «gilets jaunes»

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