Les historiens vont enfin pouvoir commencer à enquêter sur la base de documents jusque-là restés inaccessibles. Emmanuel Macron s'est rendu ce jeudi 13 septembre chez Odette Audin, veuve du militant communiste et anticolonialiste Maurice Audin disparu en juin 1957 à Alger après son arrestation par les parachutistes français. Il y a reconnu en partie la «responsabilité de l’Etat français» dans ce crime, et demandé l'ouverture de toutes les archives nationales sur cette période toujours très difficile à accepter pour une grande partie de l’opinion. L'historien Benjamin Stora, spécialiste de la décolonisation, a aussitôt salué cette décision: «Cette déclaration s'inscrit dans la grande tradition des décisions de reconnaissance historique comme, dans un autre registre, le discours de Jacques Chirac sur la rafle du Vélodrome d'hiver des 16 et 17 juillet 1942».

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Les propos d’Emmanuel Macron ne manqueront pas d’accroître le ressentiment au sein des forces armées, même si la guerre d’indépendance de l’Algérie, qui divisa le pays entre 1954 et 1962, est désormais pour beaucoup un souvenir lointain. Le président français devrait dire que la disparition de Maurice Audin, interpellé par des soldats sous le commandement du général Jacques Massu, «fut en dernier ressort le fait de quelques-uns». Mais la responsabilité collective et hiérarchique sera évoquée: «Il y avait en Algérie un système légalement institué appelé arrestation-détention qui autorisait les forces de l’ordre à arrêter, détenir et interroger tout suspect […] Des pouvoirs spéciaux qui furent le terreau malheureux d’actes parfois terribles, dont la torture.»

Crime maquillé en meurtre commis par le FLN

Cette reconnaissance publique et officielle des pratiques qui divisèrent même l’armée française intervient presque deux après l’évocation à Alger, par l’actuel chef de l’Etat alors en campagne électorale «de crimes contre l’humanité» à propos de la colonisation. Une déclaration qui avait alors enflammé le débat politique. Deux millions de jeunes Français furent mobilisés sous les drapeaux et envoyés combattre le Front de libération nationale (FLN) algérien entre 1954 et 1962, dont une grande partie de conscrits encore vivants aujourd’hui.

Le général Jacques Massu, ardent gaulliste et ancien de la 2e division blindée du général Leclerc durant la Seconde Guerre mondiale, est pour sa part décédé en 2002. L’un de ses adjoints à l’époque de la bataille d’Alger en 1957, le général Paul Aussaresses, s’est retrouvé au centre d’accusations de nombreuses victimes pour avoir utilisé la torture. Il avait indiqué en 2000 avoir donné l’ordre de tuer Maurice Audin, chantre de la cause anticolonialiste, et avoir exigé que le crime soit maquillé en meurtre commis par le FLN. Ce théoricien de la contre-insurrection est mort en 2013 après avoir été déchu de sa légion d’honneur par le président Jacques Chirac.

Le discours d’Emmanuel Macron devrait également résonner en Suisse où trouvèrent refuge de très nombreux conscrits français désireux d’échapper à la mobilisation et où plusieurs hauts dirigeants du FLN, dont Hocine Aït Ahmed (décédé en 2015), s’installèrent. Un ancien haut responsable de l’ONU à Genève, Mohamed Sahnoun, fut lui aussi victime de la torture de la part des militaires français, ce qu’il raconta dans son livre Mémoire blessée (Presses de la Renaissance).