Un homme noir roué de coups. Quinze minutes de violence sous l’œil impassible d’une caméra de surveillance. La victime appelle la police au secours. Ses agresseurs portent un uniforme, celui de la police nationale. La France est sous le choc après cette agression brutale révélée jeudi par le site d’information Loopsider, qui a obtenu les images de l’intervention policière.

Lire aussi: En France, la police affronte «une crise morale sans précédent»

Michel Zecler, le producteur de musique passé à tabac à l’entrée de son studio d’enregistrement parisien, raconte avoir entendu plusieurs insultes racistes au milieu des coups de poing, de pied et de matraque. Il sera accusé par les forces de l’ordre d’avoir tenté de subtiliser leur arme de service avant d’appeler du renfort. Une version démentie par les images transmises par son avocate au parquet de Paris. L’enquête ouverte pour «violences sur personne dépositaire de l’autorité publique» et «rébellion» a été classée. Elle laisse place à une nouvelle procédure pour «violences par dépositaire de l’autorité publique» et «faux en écriture publique».

Accumulation d’images

Cette affaire intervient en plein débat sur la loi sur la sécurité globale, adoptée cette semaine en première lecture à l’Assemblée nationale. L’article 24, au cœur de la controverse, punit la diffusion malveillante d’images de policiers. Le visage ensanglanté de Michel Zecler, vu des millions de fois sur les réseaux sociaux, est devenu l’incarnation de la vive inquiétude exprimée par les défenseurs des libertés publiques et l’ensemble des médias du pays, obligeant le gouvernement français à réagir. Sous pression, le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, a affirmé jeudi soir à la télévision publique que ces policiers «avaient sali l’uniforme de la République». Il demande la révocation des quatre fonctionnaires suspendus à titre conservatoire.

Lire également: Levée de boucliers en France contre la loi «sécurité globale»

Insuffisant pour calmer la gronde, qui ne cesse de grandir face à l’accumulation de cas problématiques. Les images de l’évacuation d’un camp de migrants place de la République, à Paris, avaient scandalisé en début de semaine une partie de la classe politique, y compris au sein de la majorité présidentielle. Face à cette situation, certains dénoncent le silence d’Emmanuel Macron. Le président de la République va-t-il reprendre la main sur la question sécuritaire? Selon les informations d’Europe 1, il était «très choqué» par la brutalité de l’intervention policière et demande de «l’apaisement».

Parlement court-circuité

«Sur la sécurité, on n’a pas de ligne structurée et on le paie», confie un membre du gouvernement à la radio privée. Plusieurs voix expriment leur embarras au sein de l’exécutif. Le ministre de la Justice, Eric Dupond-Moretti, se dit «scandalisé» par les images de l’agression et rappelle son attachement à la liberté de la presse: «Il faut filmer.» Lors de sa prise de parole, Gérald Darmanin a annoncé qu’une commission extérieure examinerait l’article incriminé. Ses travaux doivent aboutir à une réécriture du texte d’ici à la fin de décembre. A sa tête, on trouve l’avocat Jean-Marie Burguburu, président de la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH).

L’institution avait qualifié le texte sur la sécurité globale de «nouvelle étape de la dérive sécuritaire en France». Un signal envoyé aux détracteurs de la loi, mais qui suscite l’ire des députés de La République en marche. Les parlementaires de la majorité dénoncent un court-circuitage humiliant: «Nous ne sommes pas des paillassons sur lesquels on s’essuie», lance Aurore Bergé dans une conversation privée sur la plateforme Telegram que Le Monde a pu consulter. L’initiative est dénoncée par les deux Chambres du parlement. Richard Ferrand, président de l’Assemblée nationale, et Gérard Larcher, son homologue au Sénat, demandent au premier ministre, Jean Castex, de «renoncer» à la commission sur l’article 24.

Pression populaire

Pris en tenailles, le gouvernement pourra-t-il maintenir cette disposition décriée? «Le premier ministre est faible. Le président lui a demandé de trouver des issues à la crise, car c’en est une. Ses conseillers n’ont pas trouvé mieux qu’une commission? Il fallait retirer l’article 24, c’était plus franc du collier», estime une députée en marche interrogée par Le Monde. Au risque de désavouer le ministre de l’Intérieur?

Lire aussi: Doit-on pouvoir filmer la police?

En première ligne sur ce dossier, Gérald Darmanin se trouve en mauvaise posture. Le disciple de Nicolas Sarkozy avait été nommé pour remettre de l’ordre place Beauvau suite aux manifestations de policiers qui dénonçaient en juin les propos de son prédécesseur Christophe Castaner sur les méthodes d’intervention et la possibilité d’une suspension immédiate d’un agent «pour chaque soupçon avéré d’acte ou de propos raciste». La poigne de son successeur pourrait toutefois pénaliser Emmanuel Macron dans la course à la présidentielle. Le chef de l’Etat pourrait perdre son électorat le plus modéré, inquiet d’une dérive autoritaire. «Darmanin fait du Sarkozy, observe un dirigeant de la majorité interrogé par Europe 1. Je ne sais pas s’il a la bénédiction d’Emmanuel Macron, mais je pense que ça peut le gêner.» La pression pourrait s’accentuer dès ce week-end. Samedi, des rassemblements sont prévus dans plusieurs villes de France pour protester contre la loi sur la sécurité globale.

Lire notre éditorial: Violences policières, un déshonneur français