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Dans quelle France ils vivent

A la veille de l’intervention d’Emmanuel Macron pour tirer les leçons du «grand débat national», l’essai de Jérôme Fourquet «L’archipel français» permet de dresser le portrait d’un pays où les problèmes de pouvoir d’achat et de rapport vindicatif à l’Etat s’expliquent par l’explosion de la cohésion sociale

Ne plus regarder la France à travers le prisme du «grand débat national», des «gilets jaunes» et du quinquennat Macron. Tracer un portrait objectif des réalités géographiques et des évolutions sociales traduites, notamment, par les prénoms des jeunes générations. Le politologue Jérôme Fourquet le fait avec brio dans L’archipel français (Ed. du Seuil). Trois autres ouvrages le complètent: Le jour où les zones commerciales auront dévoré nos villes (Franck Gintrand, Ed. Souccar), Nos villages (Jean-Pierre Rioux, Ed. Tallandier) et Les invisibles de la République (Salomé Berlioux et Erkki Maillard, Ed. Laffont). Voici le portrait combiné que ces essais dressent de la France de 2019.

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Une matrice commune désintégrée

C’est l’axe central de L’archipel français. Jérôme Fourquet s’alarme des conséquences de la disparition progressive de «l’empreinte chrétienne séculaire»: «La matrice judéo-chrétienne a vocation à disparaître. Cette disparition pure et simple ou cette dislocation terminale entraînera des bouleversements anthropologiques, sociologiques et idéologiques majeurs […] car elle constituait le soubassement invisible ou inconscient de la société.»

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Or sur cette France minée par le «catholicisme zombie» décrit par le sociologue Emmanuel Todd vient se greffer un recul très net de la mixité sociale et une «archipelisation» liée à la perte d’influence des grands piliers du débat public: médias, universités, partis politiques. «Toute une partie des Français ne sont plus réceptifs ni exposés aux grilles de lecture et aux visions du monde véhiculées par les grands médias, poursuit l’auteur. Le cartésianisme, autre cadre de référence philosophique avec la religion catholique et le communisme, est de plus en plus battu en brèche.» Conclusion: «Le discours du doute et du soupçon, le relativisme gagnent du terrain. Le conspirationnisme se répand […]. Récits alternatifs et complotistes prospèrent.»

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Des élites «insulaires»

Jérôme Fourquet permet de comprendre le procès fait par les «gilets jaunes» au pouvoir macronien. «Les élites ont de plus en plus de mal à comprendre la France d’en bas», écrit-il. Elles se sentent de moins en moins liées au reste de la collectivité nationale, au point que certains ont fait sécession.» Tout commence par la «stratification éducative» qui, dans un pays où le modèle social redistributif a permis de réduire les inégalités, «voit la mixité sociale reculer», comme en témoignent le choix des écoles et la nette réduction de la «diversité sociologique des grandes villes».

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Ce blocage de la société française brise une tradition très bien décrite dans Nos villages. «Le village français, écrit Jean-Pierre Rioux, est un lieu non fermé de murailles, composé principalement de maisons de paysans […]. Il est un lieu de passage avec entrée et sortie au bord de chemins et de routes qui conduisaient à une ville. Le contraire d’un enclos.» Or que voit-on en 2019? Des «gilets jaunes» mobilisés sur les ronds-points, à la périphérie de ces localités qui ont perdu leur caractère de «territoires à forte mobilité sociale ascendante». Les élites françaises font sécession et vivent «comme des touristes dans leur propre pays», tandis que les commerces des villes moyennes et des bourgades s’éteignent les uns après les autres.

«En France, écrit Franck Gintrand à propos des grandes surfaces, la question n’est pas de savoir si les centres commerciaux sont condamnés mais s’ils vont finir par se substituer aux centres-villes.» Pas moins de 88 dossiers de méga-zones commerciales ont ainsi été autorisés, entre 2015 et 2017, dans le département sinistré du Nord…

Français et musulmans, le tabou absolu

Pas étonnant que la question de l’immigration arabo-musulmane soit restée peu évoquée lors du «grand débat national». Le tabou est absolu. Alors qu’une mutation profonde est en train d’avoir lieu, comme le montre l’étude des prénoms des jeunes par Jérôme Fourquet. En 2016, 18,8% des enfants nés en France portaient un prénom «les rattachant familialement et culturellement à l’immigration». Le politologue souligne l’accélération de cette courbe démographique, qui approche «une naissance sur cinq».

Avec une question posée pour l’avenir: «Si, dans l’ensemble, la part de population issue de l’immigration arabo-musulmane demeure nettement cantonnée sous le seuil des 10%, tel n’est pas le cas au sein des jeunes générations, caractérisées par un tout autre équilibre démographique.» La France, affirme l’auteur de L’archipel français, ne «connaîtra plus jamais la situation d’homogénéité ethnoculturelle qui a prévalu jusqu’à la fin des années 1970». D’où le parallèle, souvent évoqué, entre la colère des «gilets jaunes» et celle des «petits Blancs» qui constituent l’électorat de Donald Trump aux Etats-Unis. Le tabou français fonctionne encore comme un verrou. Mais pour combien de temps, alors que la capacité intégratrice de la République apparaît fracassée? Epitaphe footballistique de ce chapitre: «La France de Mbappé n’est plus celle de Zidane!»

Economie informelle et haine fiscale

Combien de quartiers, voire de villages, français sont gangrenés par les trafics de stupéfiants? Le portrait dressé par L’archipel français est accablant. Des zones entières, urbaines et rurales, sont gérées par les dealers. En l’espace de vingt ans, la proportion de consommateurs de cannabis en France a plus que triplé, et le «pétard y est devenu le gros rouge d’hier». «De par ses répercussions en termes de santé, de criminalité et d’anomie urbaine, cette pratique et sa dissémination ont métamorphosé le visage de la société», affirme Jérôme Fourquet qui, parallèlement, constate l’effondrement massif de la consommation de vin et de l’économie des zones rurales (Languedoc par exemple) qui en dépendaient.

Autre caractéristique française: le rejet de la fiscalité honnie, ressuscitée par le «grand débat». L’historien Jean-Pierre Rioux décrit comment les villages français ont toujours été habités par «un peuple rural sur la défensive, constamment en lutte contre les seigneuries dominatrices et la fiscalité honnie». Une France des territoires «toujours unie contre l’Etat moloch et les élus véreux, rêvant de remettre à une corporation professionnelle le soin de combattre le libéralisme et de mettre à l’honneur les vraies cellules sociales garantes de la civilisation: la famille et le métier.»

La France de 2019? Un «archipel» décidément très explosif.

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