Que Jacques Chirac ait décidé d'abréger le voyage qu'il effectuait dans plusieurs pays d'Afrique noire pour assister aux obsèques de Hassan II dit bien sûr la nature, étroite, des relations que la France entretient avec le souverain chérifien. Mieux: compulsive. Et ce qui vaut pour le Maroc, vaut encore pour l'ensemble de ces territoires, réunis sous le terme de «Communauté» dans la Constitution de la Ve République (dont elle a aujourd'hui disparu): entendez le Maghreb et l'Afrique noire francophone. Des pays à qui la France, grande puissance coloniale, dut bien, dans le sang parfois, consentir l'indépendance, annoncée, dès avant la fin de la guerre par de Gaulle à Brazzaville. Territoire de la République, l'Algérie en sera le dernier et tragique avatar. La France, puissance paternelle et paternaliste, n'a cessé, depuis, d'entretenir des liens ambigus avec ses anciens enfants: passant d'un soutien sans faille à des tyranneaux issus de la décolonisation à une mise sous condition (les droits de l'homme, la démocratie) de son appui, elle n'a en somme jamais varié, dans sa volonté, aux accents nostalgiques, de «jouer un rôle», tout en préservant ses intérêts.

En saluant le passage, en tête du défilé du 14 Juillet, de la garde royale marocaine, aux côtés de son «ami» Hassan II, Jacques Chirac achevait, sans le savoir, il y a douze jours, le cycle d'une relation tumultueuse entre Paris et le roi. Elle commença fort mal, il est vrai, quand en 1965, le général Mohamed Oufkir lui-même, alors ministre de l'Intérieur, vint sur territoire français régler son compte à Mehdi Ben Barka, chef de l'opposition marocaine, longtemps proche du jeune roi. Le général de Gaulle en fut personnellement affecté: traitant Hassan II de «jean-foutre» et de «petit roi», il disait l'orgueil blessé de la souveraineté violée.

Mais le réalisme reprit vite ses droits. D'autant, on le dit rarement, que Paris dispute à Washington son influence sur le Maroc: hier aux obsèques du roi, Chirac côtoyait Clinton. Un signe. Chez Pompidou, puis chez Giscard d'Estaing, le souverain chérifien trouva des alliés compréhensifs. Du second, il obtint sa bénédiction dans la mainmise sur le Sahara ex-espagnol, comme l'envoi de l'aviation dans la lutte, en Mauritanie, contre les maquisards sahraouis. En disant d'emblée sa préférence pour l'Algérie, et en soutenant, en sous-main, la cause sahraouie, la gauche, dès 1981, prit le Maroc à revers: oscillant entre une amitié affichée avec Rabat (deux voyages de Mitterrand au Maroc) et une position plus réservée pour ce qui touche au Sahara (l'idée d'un référendum d'autodétermination). A un Hassan II se gaussant, sur TF1, de Mme Mitterrand et de la politique «droits-de-l'hommiste» de l'Elysée, répondent, dans les années 90, le livre accablant de Gilles Perrault, Notre Ami le roi, et les rapports sévères d'Amnesty International. Avec la venue au pouvoir de Jacques Chirac et la lente évolution du royaume chérifien vers un régime plus décent, la France a changé de regard. Et la gauche, elle, abandonne peu à peu ses réserves à l'égard d'un règne longtemps peu présentable.