Analyse

François Bayrou, l'allié devenu encombrant d'Emmanuel Macron

Mis en examen pour «complicité de détournement de fonds publics» vendredi 6 décembre, le leader centriste voit vaciller sa stature. Pour le président français, toujours aussi cruellement isolé face au «pays réel», ce n'est pas une bonne nouvelle. Explications

Emmanuel Macron bute régulièrement, face à la France opposée dans la rue à ses réformes, sur son manque d'alliés de poids pour défendre sa politique. Depuis son élection à la présidence de la République, le locataire de l'Elysée peine à rassembler au delà de son électorat d'origine de 2017, et il continue de manquer de «maillons» sur le territoire à quelques mois des élections municipales de mars 2020. François Bayrou, figure centriste de premier plan, lui avait apporté lors de la campagne un apport de voix important. La mise en examen de celui-ci pour «complicité de détournements de fonds publics» est donc, au delà de l'affaire politico-financière autour du petit parti MoDem (mouvement démocrate) une mauvaise nouvelle pour l'actuelle majorité, en ce mois de décembre de manifestations et de grèves. Voici pourquoi.

Au début du quinquennat Macron: François Bayrou, premier piège du quinquennat

■ L'inculpation de François Bayrou marque la fin d'une «exception»

Le leader centriste, qui avait réuni sur son nom 18,5/% des voix au premier tour de la présidentielle de 2007 face à Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal, incarnait jusque-là la probité en politique. Il en avait même fait son cheval de bataille, pilonnant les «affaires» qui encombrent depuis des années la droite et la gauche française. Bayrou, par ailleurs très attaché à son territoire béarnais, avait apporté en 2017 à Emmanuel Macron un électorat à la fois conservateur, modéré et indépendant, désireux de ne pas être embrigadé derrière des chefs cyniques. 

Difficile, désormais, de tenir cette ligne pour l'actuel maire de Pau (Pyrénées-Atlantiques), même s'il demeure présumé innocent, tout comme les deux autres personnalités mises en examen ces derniers jours: son adjointe Marielle de Sarnez, présidente de la commission des affaires étrangères à l'Assemblée nationale, et Sylvie Goulard, candidate recalée en octobre à la Commission européenne. Tous trois sont soupçonnés d'avoir détourné des fonds publics en utilisant – ou en laissant faire dans le cas de François Bayrou – des assistants payés par le parlement européens à des tâches pour le parti à Paris et en province, entre 2009 et 2014.

Ironie: c'est exactement le même scénario qui a valut à l'ex-Front National, et à sa présidente Marine Le Pen, d'être poursuivie par la justice. Laquelle a condamné début 2019 le FN à rembourser 300 000 euros au Parlement de Strasbourg. Bien sûr, aucun reproche d'enrichissement personnel n'est fait à François Bayrou, qui n'a pas encore annoncé son intention de se représenter ou non à la mairie de Pau. Il s'agit, ici, d'une affaire de financement politique illégal.

Mais lorsqu'on sait que l'intéressé avait été, du 15 mai au 20 juin 2017, ministre de la Justice dans le premier gouvernement du quinquennat, cette inculpation fait mal. François Bayrou s'était aussi fait, durant la campagne puis lors de son bref passage au ministère, le chantre d'un projet de loi sur la «moralisation» de la vie politique. Il fut aussi, sur le chapitre des affaires, l'un des plus violents détracteurs de Nicolas Sarkozy, contre lequel il appela en 2012 à voter... pour François Hollande au second tour. Cette «statue» d'intégrité est désormais fissurée.

■ Cette mise en examen jette un doute sur l'actuelle majorité présidentielle

Le parti de François Bayrou, le MoDem – héritier de l'UDF crée par Valery Giscard d'Estaing – dispose depuis les législatives de juin 2017 de 45 sièges de députés. Un très bon score pour une formation devenue confidentielle au fil des scrutins, rendu possible par l'alliance avec la République en marche, le mouvement crée par Emmanuel Macron. Que va-t-il donc advenir de ce parti, au sein duquel François Bayrou était de plus en plus critiqué? D'autres révélations sont-elles possible au fur et et à mesure que les poursuites judiciaires vont se préciser et que les faits rassemblés par l'accusation vont commencer à sortir dans les médias?

Le problème n'est pas tant le rapport de force à l'Assemblée, où Emmanuel Macron et son gouvernement conservent une nette majorité grâce aux seuls députés LREM (310 sur 577), d'autant que le Modem va continuer de lui apporter ses voix. C'est l'avenir qui est en jeu: d'abord pour les municipales de mars 2020, puis pour les élections régionales et enfin pour les législatives qui suivront la prochaine présidentielle.

Quelle crédibilité les électeurs peuvent ils accorder au MoDem, qui continue d'avoir quelques ministres dans le gouvernement? On ne peut pas exclure, non plus, les règlements de compte maintenant que François Bayrou doit poser un genou à terre. Le leader centriste a vexé beaucoup de gens depuis son arrivée au premier plan de la scène politique, lorsqu'il fut ministre de l'éducation entre 1993 et 1997. Son ralliement à Macron, en 2017, avait divisé la droite secouée par l'affaire Fillon, à propos de laquelle il se montra très critique.

A un moment où le président de la République a besoin de rassembler, cette inculpation lui complique la tâche. Elle altère aussi l'image d'une majorité «nouvelle» et disruptive. Cette inculpation est, en fait, une triste normalisation. On imagine que le Rassemblement National (L'ex-FN) ne va pas se priver d'attaquer maintenant tous ceux qui citaient l'affaire des assistants parlementaires européens pour discréditer son action. Point important: François Fillon, l'ex-présidentiable de la droite, avait vu sa campagne complètement perdre pied après sa mise en examen en mars 2017 pour le même motif que François Bayrou et ses colistiers: «détournement de fonds publics» et «complicité de détournements de fonds publics».

Lire aussi:Emmanuel Macron, cap sur 2022  

■ François Bayrou est devenu un boulet pour Emmanuel Macron

Le 16 décembre, Emmanuel Macron sera aux cotés de François Bayrou dans sa ville de Pau pour y accueillir les chefs d'Etat ou de gouvernement du G5 Sahel (Burkina Faso, Mali, Niger, Mauritanie, Tchad). Motif: c'est ici qu'est basé l'un des régiments français touché par la mort de plusieurs de ses soldats au Mali récemment.

Il apparait clair, toutefois, que l'attelage Bayrou-Macron ne peut plus fonctionner, d'autant qu'il avait déjà du plomb dans l'aile. François Bayrou, et cette mise en examen le confirme à sa manière, est trop représentatif de ce vieux monde politique français que Macron veut écarter et dépasser. Bayrou est aussi un facteur de division à droite, dont une grande partie des électeurs le considèrent comme un «traitre». Enfin, la capacité de son parti, le MoDem, à constituer une alternative crédible pour emporter de grandes villes aux prochaines municipales apparait réduite. 

L'ex-ministre et candidat présidentiel de 68 ans est sans doute celui qui le plus contribué à la victoire présidentielle de Macron, en décidant de ne pas se présenter au premier tour en 2017. Mais il est peu à peu devenu un «boulet» pour le jeune président qui fêtera ses 42 ans le 21 décembre.

L'illustration de cette situation aura été, en octobre, l'échec de la nomination à Bruxelles, comme commissaire européenne, de Sylvie Goulard, l'une des co-inculpées dont les relations avec François Bayrou sont devenus exécrables. La promesse Bayrou était celle d'un lien fort avec les territoires, d'une vision centriste de la politique, d'une capacité à dépasser les partis et à moraliser le fonctionnement de l'Etat. Le maire de Pau a toujours été aussi le défenseur d'un désendettement public de la France. Toutes ces leçons avaient du poids, tant que l'intéressé pouvait jouer de son exception et de sa «stature». La justice vient de tourner une page. Elle n'est évidemment pas définitive. Le renvoi en procès n'est pas assuré. La présomption d'innocence profite aux accusés. Mais pour Emmanuel Macron, François Bayrou est un point d'ancrage qui vient de céder. Or le président français a plus que jamais, dans cette période sociale et politique troublée, besoin d'ancrages et d'alliés. 

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