Troisième homme, troisième force? Dopé par les sondages qui le créditent désormais de 19% des votes au premier tour de la présidentielle française - contre 9% à la mi-janvier - François Bayrou martèle déjà son ambition de rénover par le centre la vie politique hexagonale.

«Il faudra un grand parti démocrate pour la France», a affirmé vendredi l'intéressé dans un entretien au Monde. Confirmant que «l'UDF actuelle ne suffira pas» à rassembler s'il est élu chef de l'Etat le 6 mai, l'ancien ministre de l'Education plaide pour une «majorité présidentielle» menée par un «gouvernement de rassemblement», avec une forte introduction de proportionnelle pour les législatives qui suivront. Son ouverture à gauche n'a toutefois pas été réitérée. Invité de l'émission France Europe Express, début février, M. Bayrou s'était déclaré prêt à nommer un premier ministre socialiste en cas de victoire.

Le candidat du centre a pourtant l'histoire électorale contre lui. Elu en 1974 de justesse sur une plate-forme assez similaire, combinant rassemblement et modernisation sociale, Valéry Giscard d'Estaing a échoué sept ans plus tard, affaibli par la défection des gaullistes de Jacques Chirac, face à l'union de la gauche de François Mitterrand. En 1965, le centriste Jean Lecanuet qui se présentait comme le «Kennedy français» avait plafonné lui à 15,5% des voix, devancé par le futur vainqueur Charles de Gaulle et, déjà, par François Mitterrand.

L'expérience ratée, du côté de la gauche, de Jean-Jacques Servan-Schreiber qui s'empara du Parti radical-socialiste au début des années 70, sanctionna aussi durement cette illusion centriste. Tout comme la candidature présidentielle de Raymond Barre en 1988. Entouré de conseillers aujourd'hui proches de François Bayrou, tel le directeur de la revue Commentaire Jean-Claude Casanova, l'ancien premier ministre de VGE échoua au premier tour avec 16,5% des suffrages.

L'heure de la «révolution» centriste, à chaque fois avortée, est-elle donc venue? La réponse, selon l'éditorialiste de La Croix Dominique Gerbaud, viendra de l'opinion. «Les Français ressentent la maturité de François Bayrou», commente le quotidien catholique à propos de la «social-économie» défendue par le candidat. «Ses déclarations à connotation populiste contre les élites, les clans, les énarques et les grands médias lui ont assuré un socle dans un électorat populaire, tandis que son assurance et son expérience séduisent les plus diplômés, les enseignants et les cadres supérieurs.»

Pour parvenir à ses fins, la stratégie du «troisième homme» de la campagne est claire: personnaliser au maximum le scrutin pour profiter du rejet suscité par l'autoritarisme de Nicolas Sarkozy et les approximations de Ségolène Royal et pousser quelques pions transversaux compéennes, la nécessité de lutter contre la dette publiqume ses convictions pro-euroe ou la défense des petites entreprises. En évitant surtout le piège d'engagements qui le couperaient de l'un ou l'autre camp.

C'est le cas sur les questions de défense ou de diplomatie, dont Nicolas Sarkozy s'est servi cette semaine pour conforter sa posture gaulliste. «Soit François Bayrou attend son heure, soit il veut éviter de prendre position», remarque Guillaume Payre, analyste militaire. Le programme du candidat UDF évite ainsi de se prononcer sur la construction controversée d'un second porte-avions, ou le maintien du budget des armées. Un flou parmi d'autres, sur lequel rebondit l'éditorialiste de gauche Jacques Julliard dans un blog au vitriol: «J'ai peur que François Bayrou soit devenu ce qu'est le vin des restaurants paillotes en bord de plage: le petit rosé qui va avec tout...»

Du côté de l'UMP et du PS, la riposte anti-centriste se concentre sur une échéance: celle des législatives. Les deux formations estiment que même s'il est élu, le trublion Bayrou n'obtiendra pas de majorité. Son idée, défendue dans Le Monde, de l'introduction d'une proportionnelle pour 50% des sièges avec une barre à 5% des suffrages, lui vaut un tir de barrage des tenants du scrutin majoritaire. Pour Nicolas Sarkozy, dont l'état-major a mis sur pied une «cellule d'observation Bayrou», celui-ci veut ni plus ni moins que «le retour à la IVe République».