France

François Fillon, celui qui laboure à droite

Porté par une vague conservatrice et catholique, favorable à une rupture économique libérale assumée, le candidat de la droite à l'élection présidentielle incarne l’ambiguïté d’une France qui veut restaurer l’ordre ancien

Une république naufragée. Une France menacée. Des Français épuisés. Une économie asphyxiée. Une Europe déboussolée. Depuis trois ans, François Fillon labourait le terrain électoral en brandissant ces thèmes. «Ce que j’entends: le ras-le-bol. Ce que je vois: la faillite», nous avait-il lancés lors d’une rencontre avec quelques journalistes, à l’automne 2015, lors de la sortie de son livre «Faire» (Ed. Albin Michel).

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De tous les candidats déclarés aux primaires de la droite française – Nicolas Sarkozy ne l’était pas encore – l’ancien premier ministre était celui qui avait le plus «bossé». «Quand vos compatriotes accusent l’Etat de les faire ch… en plaçant des radars routiers dans les descentes à seule fin de recettes fiscales, il faut être sourd et aveugle pour ne pas comprendre que ce pays va dans le mur», avait-il poursuivi devant nous. Et d’ajouter: «Je veux démolir ce mur et arrêter d’installer ces radars qui emm… les Français».

Le goût de la fraternité catholique

Ainsi va François Fillon, 62 ans, vainqueur incontesté de la primaire de la droite et désormais favori de la course à l’Elysée, en avril-mai 2017. Un candidat convaincu qu’il a mieux compris la France que ses adversaires, parce qu’il a su écouter ce que les autres ignorent. Illustration? Le sort des chrétiens d’Orient, martyrisés par les islamistes en Syrie et en Irak. Tous ses concurrents ont eu des mots de compassion pour cette minorité religieuse forcée à l’exil. Lui est allé sur place, et a perçu l’écho hexagonal à leur tragédie lointaine: «Je l’ai souvent entendu dire que l’on se méprenait sur les Français explique un de ses proches. Le drame des chrétiens d’Orient a réveillé, dans de nombreuses familles provinciales et normalement conservatrices, le goût de la fraternité catholique, des églises, des échanges avec les prêtres et les évêques».

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Lui-même se dit catho non pratiquant. Sa femme, galloise de confession anglicane, s’est convertie au catholicisme sans avoir pour autant «la foi du charbonnier». Fillon a néanmoins grandi politiquement à l’ombre de l’abbaye de Solesmes, dans son fief de Sablé-sur-Sarthe: «Il a un côté cathédrale confie son éditeur Alexandre Wickham. Il croit que les gens ont avant tout besoin de repères».

Un apprentissage de longue haleine

Le personnage public est atypique. Alors que les énarques et autres élèves des «grandes écoles» françaises qui l’entourent depuis quatre décennies adorent les incantations républicaines, François «le Sarthois» a longtemps préféré parler de sa province, cultiver sa passion privée de la montagne et se tenir à l’écart des médias. Comme s’il aimait, au fond, ce rôle de «second» entamé auprès du prometteur député Joël Le Theule (qu’il remplace au pied levé après son décès en 1981, en pleine vague rose mitterrandienne), poursuivi aux côtés du colosse Philippe Séguin (disparu en janvier 2010) puis de l’ogre Nicolas Sarkozy.

La communicante Anne Méaux, l’une de ses intimes, s’interrogeait devant nous alors qu’elle s’efforçait de le convaincre de participer au Forum des 100 de l’Hebdo à Lausanne, le 19 mai dernier. Ce qu’il fera. «On croit trop que la qualité d’homme d’Etat tombe du ciel, qu’on naît avec. Or ce n’est pas son cas. Vous pouvez peut-être mieux comprendre cela en Suisse, où l’apprentissage rime avec excellence. Fillon a fait un long, très long apprentissage.»

Une posture hybride

Le résultat est une posture hybride. Patient et pragmatique, celui qui dut subir pendant ses cinq années à Matignon les foucades et les injonctions de Sarko-président désapprouve plus que tout les modes et les diktats de la communication. Une sorte de croisement d’Antoine Pinay, le ministre des finances fétiche de la fin des années 60, et de Georges Pompidou, chef de l’Etat emblématique de l’apogée des «trente glorieuses» (1970-1974). 

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Mais gare: son goût du rétroviseur est aussi celui de l’amateur de sport automobile, fana du circuit du Mans, épris de technologie, de vitesse et d’innovation. Il a été ministre de la recherche, des télécoms, de l’espace. Il aime la poursuite et ne peut s’empêcher de citer Jacky Ickx, le fameux pilote belge qui, en 1969, remporta les 24 heures après être parti dernier.

Le refus de «la politique du verbe»

«Dévoré par son impatience, Sarkozy n’a pas compris que Fillon attendait. Il l’a cru cloué à jamais sur la ligne Matignon», analyse une journaliste autrefois en charge de l’Elysée. Idem pour son programme. Quand Fillon avertit face caméra, dès septembre 2007: «Je suis à la tête d’un Etat en faillite», tout le monde y voit une capitulation. Erreur. L’homme a pris date.

La France dépense trop. L’administration est pléthorique. Le nombre des ministres (il en propose 15) et des parlementaires doit être drastiquement réduit. Seule l’amputation du nombre de fonctionnaires et de ses dépenses sociales permettra d’en sortir: «Il ne croit pas à la politique du verbe. Il ne dit pas les choses pour évacuer le sujet, mais pour être entendu complète un de ses proches collaborateurs. Et si vous regardez bien ses prises de position, son libéralisme ne date pas d’hier»

«Il y a du protestant en lui»

Libéral lui, cet élu à l’allure de hobereau qui pose en famille devant son château de Beaucé (Sarthe), et demande au journaliste helvétique si c’est une bonne idée d’écrire que l’un de ses fils (il a cinq enfants) travaille… à UBS? On se pince. Son mentor Philippe Séguin était souverainiste, eurosceptique, anti-euro et étatiste. Son émissaire auprès du grand patronat, l’ancien président d’Axa Henri de Castries, incarne le capitalisme financier mondialisé. Alors? La réponse est tout, sauf dogmatique. Fillon n’est pas Thatcher. Il n’est pas l’idéologue des privatisations et du marché.

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Mais lorsque Philippe Séguin rejoint Jacques Chirac pour la campagne présidentielle de 1995, lui soufflant le thème de la «fracture sociale», le Sarthois fait le choix de Balladur. Le premier ministre de l’époque est comme lui: désuet et ouvert au progrès. Chirac flatte. Séguin vocifère. Juppé administre. Fillon ausculte. Sans accoucher toujours du bon diagnostic: «Vu du Léman, il y a du protestant en lui, ce côté éthique du travail, de l’effort et de la concurrence note François Garçon, auteur de «La Suisse, pays le plus heureux du monde» (Ed. Tallandier). Mais il reste très français, attaché au baccalauréat avant l’apprentissage, ou au référendum plébiscitaire plutôt qu’à des formes plus complexes de démocratie directe».

Une droite patrimoniale

Impossible, aussi, de comprendre le personnage Fillon sans s’intéresser au secteur dont il fut de longue date l’un des meilleurs experts parlementaires: la défense. Pour cet aîné de quatre frères, petit-fils de garagiste, fils de professeur d’université, l’armée incarne l’ordre, les valeurs, l’identité. Mieux: l’efficacité et la cohésion nationale. Sa droite n’est pas celle de l’argent, même s’il est homme d’affaires avisé, à la tête d’une prospère société de consultant, 2F Conseil. C’est une droite patrimoniale, rempart contre le délitement ambiant dont il voit partout les traces.

Lors de ses incursions alpines en Suisse, à Verbier ou dans les alpes bernoises, le député Fillon interrogeait toujours à ses hôtes, dans les années 80, sur l’état de la mobilisation, et sur le fonctionnement de l’armée helvétique. Il ne partageait pas l’avis de Jacques Chirac sur l’abandon du service militaire obligatoire, entré en vigueur en 1997. Ce n’est pas pour rien qu’il apprécie le «Tsar» Poutine et qu’il défend une alliance avec la Russie pour vaincre le «totalitarisme islamique»: «Paradoxalement, ce détracteur de l’impérialisme américain – il l’avait dénoncé lors de son discours à Lausanne – n’a pas confiance dans l’Europe car elle n’est pas assez militarisée», s’inquiète l’analyste de la Russie Alain Deletroz, néanmoins confiant dans sa capacité à agir «en homme d’Etat» pour défendre les frontières de l’UE.

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L’eurodéputé Arnaud Danjean, grand spécialiste des Balkans et proche d’Alain Juppé confirme: «Fillon a quand même comparé lors du dernier débat télévisé le cas de la Crimée annexée par la force à celui du Kosovo, dont l’indépendance a été négociée sous conditions.» Fidélité au Général de Gaulle qui plaidait «pour une Europe de l’Atlantique à l’Oural»? «Dès qu’on gratte, son profond conservatisme remonte à la surface. Il assimile un peu trop vite les nuances stratégiques à des théories fumeuses» s’énerve notre interlocuteur.

Un «coming out» conservateur

François Fillon a en lui l’intransigeance ourlée de l’officier, amateur de communication destinée à le valoriser. Le 29 août 2013, Paris Match lance sa campagne pour les primaires avec un reportage sur sa famille au château de Beaucé, très «Point de vue Images du monde». A la mi-novembre, l’émission de M6 «Ambition Intime» fait un tabac en le montrant naturel, détendu, accompagné de sa fille Marie, 34 ans. Succès. La découverte de sa propriété sarthoise ensoleillée, genre «Relais et Châteaux», éclipse ses opinions controversées sur quelques sociétales majeures telles le droit des femmes à l’avortement (il a toutefois toujours voté les textes parlementaires), son refus de voter en 1982 la dépénalisation de l’homosexualité ou sa proposition de réécrire la loi Taubira sur le mariage pour tous et l’adoption par un couple du même sexe. Autant de prises de position sur lesquelles la gauche française compte bien le harceler…

Qu’importe. François Fillon assume désormais son «coming out» conservateur. La droite «profonde» est désormais son terrain de chasse. Dimanche soir, à la Maison de la Chimie louée par ses partisans, l’ancien président de la région Rhône-Alpes Charles Millon – jadis politiquement marginalisé pour avoir pactisé avec le Front national – circulait avec le sourire. L’égérie de la manif pour tous Frigide Barjo s’était aussi déplacée pour y rencontrer ses amis de «Sens commun», l’association de cathos engagés contre la loi Taubira, qui ont quadrillé le terrain pour «François». Fillon réactionnaire? «Non, nous répondait en septembre son ami essayiste Nicolas Baverez, chroniqueur acide du déclin français. Il a juste compris que s’il s’agit de redresser la France, nos concitoyens sont prêts pour le grand virage.» Un virage à droite toute.


Profil

Mars 1954: Naissance au Mans (Sarthe)

Mai 2007: Nommé premier ministre par Nicolas Sarkozy. Il reste à Matignon durant tout le quinquennat.

Mai-Juin 2012: François Hollande est élu président. Devient député de Paris.

Automne 2012: Guerre fratricide pour la présidence de l’UMP avec Jean-François Copé. Exige l’organisation de primaires pour la présidentielle de 2017 et annonce sa candidature.

Juin 2014: Déjeune avec son ancien ministre Jean-Pierre Jouyet, devenu secrétaire général de l’Elysée sous François Hollande. Le sort politique de Nicolas Sarkozy est évoqué. Scandale.

Septembre 2015: Publie «Faire» (Ed. Albin Michel), son livre programme. 100 000 exemplaires vendus

Novembre 2015: Au plus bas dans les sondages avec 8% des voix

20 novembre 2016: Remporte le premier tour de la primaire de la droite avec 44,1% des suffrages

27 novembre 2016: Triomphe à la primaire avec 66,5%. Devient l’un des favoris pour la course à l’Elysée.

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