Campagne

François Fillon empêtré dans le «Penelopegate»

Le «Canard enchaîné» révèle dans son édition de mercredi que François Fillon aurait fait rémunérer son épouse Penelope pendant plusieurs années sur des fonds publics, puis par un patron acquis à sa cause. Une enquête a été ouverte

François Fillon aurait-il un point commun avec Alain Juppé, son adversaire largement battu en finale de la primaire de la droite française, le 26 novembre 2016? Le député de Paris, considéré comme le principal favori pour la présidentielle d’avril-mai 2017, est soupçonné d’avoir fait profiter sa famille de faveurs liées à son statut d’élu.

Selon le Canard enchaîné publié ce mercredi, l’ancien premier ministre de Nicolas Sarkozy (de 2007 à 2012) aurait rémunéré son épouse comme attachée parlementaire, puis permis à celle-ci de continuer d’être employée par son successeur à l’Assemblée dans les années 1998-2012, à hauteur de 500 000 euros, pour cette période. «Je constate que la séquence des boules puantes est ouverte» a taclé mercredi en réponse le candidat qui s'est dit «choqué» par la «mysoginie» de l'article. Le parquet national financier a, dans la foulée, ouvert jeudi une enquête préliminaire des chefs de détournement de fonds publics, abus de biens sociaux et recel de ces délits. «Je souhaite être reçu par le Parquet dans les plus brefs délais« a riposté le candidat.

Un tel scénario n’est à priori pas illégal. La loi française permet aux élus d'utiliser comme ils le veulent l'enveloppe de fonctionnement allouée pour leurs collaborateurs. Ils peuvent donc employer leur conjoint. Mais le cas de François Fillon détaillé par l’hebdomadaire satirique est plus compliqué: aucune trace de travail effectif de Pénélope Fillon, citoyenne britannique d’origine galloise, n’a jusque-là pu être retrouvée. Mardi soir, l'entourage du candidat s'était contenté de répondre que Pénélope Fillon travaillait à ses cotés «dans l'ombre».

Jeudi matin, un des ses proches, le patron des sénateurs de droite Bruno Retailleau, a assuré que l'avocat de François Fillon allait fournir dans la journée «un certain nombres de pièces» aux enquêteurs. «Nous donnerons très vite à la justice l'ensemble des éléments», a-t-il dit, «parce que les choses sont trop graves».

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Le précédent Juppé

En 1995, Alain Juppé, alors premier ministre, avait été rudement mis en cause par la presse pour avoir fait bénéficier son fils d’un appartement au loyer modéré de la ville de Paris, dont il fut longtemps le premier adjoint au maire Jacques Chirac. Alain Juppé avait ensuite été condamné en 2004 à 14 mois de prison avec sursis et un an d’inéligibilité pour «prise illégale d’intérêts» dans l’affaire des emplois fictifs de la mairie de Paris.

Ironie du calendrier: c’est à Bordeaux, la ville dirigée par son rival où il se trouve ce mercredi, que François Fillon a commenté la publication de l’article du «Canard enchaîné». «Imaginez un instant qu’un homme politique dise d’une femme, comme le fait cet article, qu’elle ne sait que faire des confitures. Toutes les féministes hurleraient. Voilà ce que j’ai à dire.»

Des cas épinglés par la Haute autorité pour la transparence

Le cas de Pénélope Fillon n’est pas isolé en France, pays où la stricte séparation des sphères publiques et privées n’est guère respectée, et où des scandales financiers impliquant des élus émaillent régulièrement la vie républicaine, comme l’a prouvé en 2013 la retentissante affaire du compte bancaire en Suisse détenue par l’ex ministre socialiste du budget Jérôme Cahuzac. Une Haute autorité pour la transparence de la vie publique a d’ailleurs été créée dans la foulée par le président François Hollande en octobre 2013, et celle-ci a depuis épinglé plusieurs ministres en exercice pour sous-estimation de leur patrimoine.

L’affaire impliquant le candidat de la droite à l’élection présidentielle est toutefois surtout morale: candidat proche de la droite catholique, François Fillon, jamais impliqué dans un tel scandale, a fait de la probité une arme de séduction massive auprès des électeurs conservateurs, pour se distinguer de ses adversaires durant la campagne. En particulier face à Nicolas Sarkozy – plusieurs fois mis en examen dans diverses affaires politico-judiciaires – et Alain Juppé. «Qui imagine le Général de Gaulle mis en examen?» avait-il tonné en août, visant à l’évidence l’ancien président de la République.

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Une épouse présentée comme femme au foyer

La découverte de rémunérations non justifiées accordées à son épouse porterait donc une ombre sur son intégrité. Dans plusieurs émissions télévisées dont «Ambition Intime» de M6 qui lui valut tant d’éloges, le candidat a toujours présenté son épouse comme une femme au foyer ayant dû s’occuper de leurs cinq enfants en son absence. Pénélope Fillon elle-même, anglicane convertie au catholicisme, est toujours restée en retrait de la vie politique.

Le détail des sommes que le Canard enchaîné a pu retracer, fiches de salaire à l’appui, démontre que l’épouse de l’ancien premier ministre a été rémunérée comme son attachée parlementaire, puis comme collaboratrice de son successeur, avant d’être, à la suite de son départ de Matignon en 2012, employée à la «Revue des deux mondes». Cette publication de qualité est possédée par un financier ami de son mari, l’influent homme d’affaires Marc Ladret de Lacharrière. Là encore: pas de trace de travail effectif malgré un rôle de «conseillère littéraire».

Des frontières floues

En l’état, les affirmations du Canard enchaîné et les réponses parcimonieuses de l’entourage du candidat de la droite montrent que les frontières entre favoritisme, emploi fictif et vraie mission professionnelle sont pour le moins floues. De quoi alimenter entre autres les attaques de Marine le Pen, la candidate du Front national, qui s’en prend en permanence au «système».

Le parti socialiste, qui tient ce dimanche le second tour de sa primaire pour désigner son candidat, n’est guère en position de critiquer François Fillon sur le terrain de la probité. Au moins une soixantaine de ses élus sont sous le coup de condamnations, poursuites judiciaires ou mise en examen, y compris pour des questions relatives à des malversations financières. Le nom du président François Hollande, en revanche, n’a jusque-là pas été mêlé à une quelconque affaire de ce type.

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