François Fillon a réussi à «renverser la table» de la primaire de la droite française, comme il le promettait envers et contre tout, alors qu’il fut longtemps relégué par les sondages à la troisième place.

L’ancien premier ministre est désormais le candidat incontesté de son camp politique à l’Elysée en 2017. Il a nettement remporté son duel face à Alain Juppé. Sur les 10 229 bureaux de vote de la primaire, le vainqueur l’emporte avec 66,5% des voix contre 33,5% à son rival. Le vainqueur augmente nettement son score de dimanche dernier (44,1%) alors que son adversaire plafonne (33,5% contre 28,6%). Et ce, malgré une nouvelle mobilisation record de 4,3 millions d’électeurs (4,1 au premier tour). Après un premier tour dominé par le rejet de Nicolas Sarkozy, le report des électeurs de l’ancien président (20,6%) sur celui qui fut l’unique premier ministre de son quinquennat s’est avéré presque parfait.

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«Depuis trois ans je trace ma route avec mon projet et mes valeurs. Ma démarche a été comprise. La France ne supporte pas son décrochage. Elle veut la vérité et elle veut des actes» a tonné le vainqueur, déjà très présidentiel. Le lauréat de cette primaire a remercié, dans l’ordre, Nicolas Sarkozy – qui s’est fendu d’un message sur Twitter pour le féliciter – puis Alain Juppé, avant de se présenter devant la Haute Autorité de la primaire, vers 22 heures, et d’y échanger une poignée de main assez froide avec son adversaire. Très présidentiel, François Fillon a de nouveau insisté dans son discours sur la nécessité de la restauration de l’autorité de l’Etat, et sur la nécessité «d’exemplarité pour ceux qui le dirigent», l’un des axes de sa campagne.

Alain Juppé appelle à le soutenir

Pour, Alain Juppé, 71 ans, cette défaite ressemble à une humiliation et préfigure mal de son futur rôle dans la campagne présidentielle à venir. L’ancien premier ministre de Jacques Chirac (1995-1997), qui s'était engagé à ne faire qu’un mandat à l’Elysée, a promis de se consacrer à sa tâche de maire de Bordeaux. L’ancien favori des sondages semblait, hier, se préparer à une éclipse progressive de la vie politique. Tandis que son entourage ne cache pas ses réticences envers les positions défendues par François Fillon, en particulier vis-à-vis de la promesse de supprimer 500 000 emplois de fonctionnaires et contractuels en cinq ans, et envers les positions très pro-russes de ce dernier.

A contrario, la proposition de François Fillon d’une rupture franche, d’une «désétatisation» de la France et d’un choc fiscal favorable aux entreprises a séduit l’électorat de la primaire, soit entre 2,5 et 3 millions d’électeurs sur les 4,3 millions qui se sont de nouveau déplacés aujourd’hui. L’intéressé n’a d’ailleurs pas varié durant son allocution victorieuse, placée sous le signe de ses propositions libérales inédites en France. Fait important: il se retrouve automatiquement président du parti Les Républicains – poste d’abord occupé par Nicolas Sarkozy depuis novembre 2014, puis actuellement par Laurent Wauquiez par intérim – ce qui lui permettra de mener dans les semaines à venir les négociations cruciales pour les investitures en vue des élections législatives qui suivront, en juin 2017, le scrutin présidentiel.

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Participation: un immense succès

Le succès de cette primaire à deux tours est en outre un appui déterminant pour le camp conservateur. A l’automne 2011, la primaire du Parti socialiste qui avait consacré la victoire de François Hollande avait rassemblé 2,7 millions d’électeurs – Hollande l’emportant avec 1,6 million de voix – et accouché d’une dynamique dont avait profité ce dernier face à Nicolas Sarkozy. François Fillon va dès lors pouvoir s’appuyer sur un socle solide pour bâtir sa course présidentielle. S’y ajoute le succès financier de la primaire – chaque électeur devait payer 2 euros – qui devrait rapporter prés de 10 millions d’euros au parti Les Républicains. Un «trésor de guerre» fort utile pour quadriller l’Hexagone dans les mois à venir.

Un bémol toutefois: c’est un électorat de droite qui s’est déplacé à deux reprises pour lancer François Fillon dans la course à l’Elysée. Lors du premier tour, les retraités étaient très nombreux dans l’électorat. Peu de jeunes. Peu de votants en provenance des couches populaires. On voit bien les questions qui se posent désormais.

Une volonté d’alternance plus forte

La dynamique de droite du candidat Fillon, positionné sur une alternance plus forte et une nette rupture économique, est-elle, pour résumer, majoritaire en France? C’est l’interrogation qu’a brandie durant la campagne Alain Juppé, beaucoup plus populaire chez les centristes et les 15% d’électeurs de gauche, selon l’estimation du premier tour. Le discours prononcé dimanche soir par celui-ci, focalisé sur les jeunes et sur l’avenir, a d’ailleurs montré que le fossé idéologique entre les deux hommes demeure réel.

L’heure d’une alternance forte semble être arrivée en France, où deux présidents de droite successifs (Jacques Chirac entre 1995 et 2007, puis Nicolas Sarkozy entre 2007 et 2012) sont accusés par leur camp de ne pas avoir tenu leurs promesses, faisant le lit de la montée du Front national, devenu le premier parti de France avec plus de 30% des suffrages (six millions d’électeurs pour le FN aux régionales de décembre 2015). Question: en annonçant Très tôt la couleur, et en misant tout sur cette rupture, François Fillon pourra-t-il, dans les prochains mois, conserver l’avance que lui confère cette primaire de plus en plus solidement installée dans les mœurs politiques françaises?

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