Les caméras ne l’auront pas filmé. Lorsqu’il entre, mardi matin, dans le bureau des juges d’instruction du pôle financier parisien, François Fillon est juste accompagné de ses avocats. La diversion a fonctionné. A sa demande, le rendez-vous avec les magistrats, annoncé pour ce mercredi, a été avancé de vingt-quatre heures.

Discussion? Non. Depuis la veille, le candidat de la droite à la présidentielle française sait qu’il va être mis en examen pour «détournement de fonds publics» et «abus de biens sociaux». Le juge Serge Tournaire, pilote de l’instruction aux côtés de deux autres magistrats, n’a pas jugé crédibles et suffisantes les «preuves» apportées depuis l’ouverture de l’information judiciaire, le 24 février, par les défenseurs de l’ancien premier ministre, de son épouse et de deux de leurs enfants, Marie et Charles. François Fillon lit une déclaration. Il réitère que sa présence s’explique par le «respect de l’institution judiciaire». Il clame de nouveau son innocence, affirmant avoir employé sa femme et ses enfants en toute légalité. Puis il dénonce le calendrier «instrumentalisé pour nuire à sa campagne». Le reste est une formalité. L’inculpation est prononcée.

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Tout, cette fois, a été mis en scène, préparé, scripté par l’entourage du vainqueur de la primaire. Alors que Marine Le Pen snobe de son côté la justice en refusant de se rendre aux convocations dans l’affaire des faux assistants parlementaires européens du FN, François Fillon a voulu ce moment judiciaire le plus sobre possible. Il sait que Serge Tournaire a la réputation d’être implacable, mais juste. Le magistrat instructeur a renvoyé Nicolas Sarkozy en correctionnelle dans l’affaire Bygmalion du financement de sa campagne présidentielle. Il a traqué les méandres de l’arbitrage Tapie. Inutile, par conséquent, de surjouer la victimisation. Le député de Paris, persuadé que son camp conservateur serrera au final les rangs autour de lui, préfère dérouler la séquence ouverte lundi par la présentation de son programme économique. Présumé innocent, il bénéficie en plus de l’immunité parlementaire. Il sait que s’il est élu à l’Elysée, les poursuites seront immédiatement suspendues. L’objectif est d’arriver solide, le plus serein possible, le 20 mars, au premier débat télévisé entre les candidats.

La justice ou les urnes

François Fillon aurait pourtant bien des raisons de s’inquiéter. Car la charge des magistrats est sans équivoque. Le détournement de fonds publics est une infraction de taille pour une personnalité politique de premier plan. Elle porte par excellence la marque de l’opprobre et peut conduire à une peine allant jusqu’à 10 ans d’emprisonnement. Plus grave encore: le chef d’inculpation d’«abus de biens sociaux» démontre que les juges ne croient pas non plus à la véracité des travaux effectués par sa femme au sein de la Revue des deux mondes possédée par l’influent milliardaire conservateur Marc Ladreit de Lacharrière. Des emplois supposés fictifs à l’Assemblée et au Sénat. Un emploi fictif dans le privé. Le tout sur fond de nouvelles révélations, ces derniers jours, autour d’un prêt de 50 000 euros non déclaré au fisc et de costumes sur mesure payés par un ami…

L’impact électoral immédiat va rester limité. Une enquête préliminaire vient en plus d’être ouverte, mardi, sur une soirée de janvier 2016 à Las Vegas, à laquelle participait, dans le cadre de ses fonctions, l’ex-ministre Emmanuel Macron. Plus personne, maintenant, ne parle d’ailleurs de déboulonner Fillon au sein de la droite, où même les centristes sont rentrés dans le rang pour préserver leurs investitures législatives. La promesse faite le 26 janvier de renoncer s’il était mis en examen est définitivement évanouie. Ce sera la justice ou les urnes.