France

François Fillon mise sur les urnes pour tenir à distance les juges

Le candidat de la droite à la présidentielle française est désormais inculpé de «détournement de fonds publics». Sa convocation par les juges , prévue mercredi, avait été avancée d’une journée à sa demande

Oubliée, l’hypothèse d’une campagne présidentielle redevenue «normale». Depuis mardi matin, François Fillon est désormais condamné à briguer les suffrages des électeurs français pour la présidence de la République alors que la justice l’a inculpé pour «détournement de fonds publics» et «recel d’abus de biens sociaux». 

Emmenés par le juge Serge Tournaire, les trois magistrats instructeurs désignés le 24 février pour établir les faits dans l’affaire des présumés emplois fictifs occupés par Penelope Fillon et deux de leurs enfants estiment disposer d’éléments suffisants pour contredire la version de l’ancien premier ministre.

Ce dernier, actuellement protégé par son immunité parlementaire, s'est contenté de lire une déclaration devant les magistrats, réitérant son innocence, le caractère légal des emplois en question, et son indignation devant le calendrier de la procédure, en pleine campagne présidentielle. Présumé innocent, François Fillon pourrait être renvoyé en correctionnelle aux côtés de son épouse. Laquelle devrait à son tour être mise en examen à l’issue de son audition prévue le 28 mars. S’il devait être élu chef de l’Etat le 7 mai prochain, l'ancien premier ministre serait en revanche automatiquement couvert par l’immunité. Les poursuites judiciaires seraient par conséquent renvoyées après l’exercice de son mandat.

Une mise en examen attendue

Cette mise en examen était attendue par François Fillon et par son entourage. Le candidat l’avait encore affirmé à ses proches lundi, balayant les espoirs de ceux qui croyaient possible sa sortie de la convocation judiciaire comme «témoin assisté». La mise en examen – ou inculpation – est prononcée par un juge d’instruction lorsqu’il existe contre la personne soupçonnée «des indices graves ou concordants rendant vraisemblable qu’elle ait pu participer, comme auteur ou complice, à la commission d’une infraction». Le seul délit de détournement de fonds publics» est théoriquement passible d'une peine pouvant aller jusqu'à dix ans d'emprisonnement et un million d'euros d'amende. La relaxe de François Fillon à l'issue de l'instruction reste, à l'inverse, tout à fait possible. 

Lire aussi notre chronique: Pourquoi François Fillon peut encore l’emporter

Littéralement, la décision des juges signifie que François Fillon et ses avocats n’ont pas été en mesure de prouver que Penelope Fillon a bien travaillé pour le compte de son mari, puis du successeur de celui-ci à l’Assemblée nationale, entre 1998 et 2013. Le cas de l’intéressée, malgré les documents, les e-mails et les fiches de paie (incomplètes) produites par les défenseurs du couple, avait été aggravé par la vidéo de son interview donnée en 2007 au quotidien britannique «Daily Telegraph». Penelope Fillon, de nationalité britannique, avait alors affirmé en anglais qu’elle n’avait «jamais été l’assistante de son mari». Les juges ont avancé d’une journée cette convocation à hauts risques de l’ancien premier ministre, initialement prévue mercredi.

«Nous sommes démunis, désarmés»

Comment cela va-t-il impacter la campagne présidentielle française? A priori, on peut penser que l’effet sera limité car le mal est déjà fait. Le plus compliqué pour François Fillon demeure d’expliquer pourquoi il a de lui-même déclaré le 26 janvier, suite aux révélations du «Canard enchaîné», qu’il renoncerait à se présenter s’il était mis en examen, avant de se rétracter et d’affirmer que «seuls les Français et le suffrage universel» peuvent le juger.

C’est en raison de cette volte-face que plusieurs de ses collaborateurs ont démissionné de son équipe de campagne. Mais cela n’a pas empêché ses partisans de se réunir nombreux le 6 mars place du Trocadéro, à Paris, pour soutenir sa candidature, lui permettant ainsi de tuer toute tentative de rébellion au sein de son camp conservateur. «Nous sommes démunis, désarmés, obligés de contempler cette campagne terrifiante», nous avouait lundi un proche collaborateur d’Alain Juppé. Le maire de Bordeaux avait, le 7 mars, décidé de jeter l’éponge et de ne pas se lancer dans la bataille présidentielle en «plan B» de la droite française.

Lire aussi: Alain Juppé laisse la France et la droite face au vertige présidentiel

Le défi du rassemblement de la droite

Le plus difficile, pour le camp Fillon, ne devrait donc pas être de convaincre ses partisans. Le socle des fillonistes apparaît solide. Beaucoup plus compliqué sera en revanche le rassemblement de la droite, indispensable pour passer l’épreuve du premier tour face aux deux candidats aujourd’hui favoris des sondages: Marine Le Pen et Emmanuel Macron.

Plus difficile encore: comment François Fillon pourra-t-il convaincre une majorité des électeurs français de le rejoindre entre les deux tours, s’il parvient en finale. Sur le papier, le vainqueur de la primaire de la droite peut encore l’emporter. Son projet économique d’inspiration libérale marque une rupture qui semble plaire à une partie de l’opinion. Le rejet de l’extrême droite demeure aussi très fort en France.

Lire également: François Fillon nuance sa thérapie de choc libérale pour la France

Reste une interrogation: comment Fillon, le «mis en examen», pourra résister aux assauts d’Emmanuel Macron, dont le positionnement social-libéral peut séduire une partie de son électorat centriste? Sans parler, côté personnel, de l’épreuve que va constituer à coup sûr ce bras de fer judiciaire. La presse, sur ses traces, fourmille chaque jour de nouvelles révélations, tantôt sur un prêt de 50 000 euros non déclaré au fisc, tantôt sur des costumes taillés sur mesure que lui aurait offert un ami pour plus de 13 000 euros.

Le «Penelopegate» n’est pas le Watergate, loin de là. Mais il est assuré de transformer le chemin de l’Elysée en calvaire pour le candidat conservateur qui se drapait, pendant la primaire, dans une posture morale et éthique aujourd’hui en miettes. Autre aspect: l'affaire Fillon n'est pas la seule interférence judiciaire dans cette campagne toujours indécise. Marine Le Pen, candidate du Front National, est pour sa part empétrée dans l'affaire des faux assistants parlementaires européens, et une enquête préliminaire vient d'être ouverte ce mercredi sur une soirée festive organisée sans appel d'offres en l'honneur du ministre français de l'économie en janvier 2016 en marge du grand salon technologique de Las Vegas (Etats-Unis). Qui était ce ministre ? Emmanuel Macron. 

Publicité