Une semaine de tous les dangers s’ouvre ce lundi pour l’ancien premier ministre UMP François Fillon, pour le secrétaire général de l’Elysée, le socialiste Jean-Pierre Jouyet, – qui fut son secrétaire d’Etat aux Affaires européennes en 2007-2008 – et pour le journal «Le Monde». Difficile, en effet, pour les trois protagonistes de ce nouveau scandale d’Etat autour de Nicolas Sarkozy, de continuer de camper sur leurs positions respectives sans apporter la preuve incontestable de leurs affirmations, ou de leurs dénégations.

Selon les journalistes d’investigation du «Monde», Gérard Davet et Fabrice Lhomme, dont le livre accusateur «Sarko s’est tuer» sort ces jours-ci (Ed. Stock), Francois Fillon aurait, avec l’un de ses collaborateurs Antoine Gousset Grainville, sollicité lors d’un déjeuner le 24 juin l’aide de Jean-Pierre Jouyet pour accélérer les procédures judiciaires en cours contre Nicolas Sarkozy afin de «casser les pattes avant» à l’ancien Chef de l’Etat, revenu depuis lors dans la course à la présidence de l’UMP. Informé, François Hollande aurait refusé de donner suite à cette requête. Laquelle relève ni plus ni moins de la tentative d’assassinat politique et promet, si elle devait se confirmer, de déclencher une bataille mortelle de plus au sein du parti gaulliste, déjà ensanglanté par la rivalité Coppé-Fillon et par l’affaire Bygmalion sur les fausses factures émises pour travestir les comptes de la campagne présidentielle de 2012.

Après avoir démenti, le secrétaire général de l’Elysée est revenu dimanche sur ses déclarations. Jean-Pierre Jouyet admet que François Fillon lui a parlé de Bygmalion et des pénalités de la campagne de Sarkozy, selon une information de l’AFP.

Nicolas Sarkozy, qui tenait vendredi soir son premier grand meeting parisien, s’y est livré à un plaidoyer vibrant pour une république refondée, et pour l’émergence d’une «grande formation politique moderne de rassemblement», s’il est élu à la tête de l’UMP à l’issue de son congrès le 29 novembre. Jusque-là, pas de riposte directe, donc, de la part de l’ex-chef d’Etat dont les lieutenants montent en revanche tous au front. Le député UMP Henri Guaino, ex-plume présidentielle revenue dans l’équipe Sarkozy, a «sommé» les intéressés de s’expliquer, exigeant l’enregistrement dont les journalistes du Monde affirment disposer dans lequel Jean-Pierre Jouyet leur aurait confirmé l’échange incriminé. Dans tous les cas de figure, que ces manipulations soient avérées ou non, l’ancien chef d’Etat ne devrait en tout cas pas tarder à réaffirmer, au moment où les sondages démontrent son retard sur Alain Juppé, qu’il est bel et bien victime d’un complot.

Plusieurs collaborateurs de François Hollande ne se privent par ailleurs pas, en privé, de laisser éclater leur colère contre Jean-Pierre Jouyet, un ami très proche du Chef de l’Etat arrivé à l’Elysée en avril, parallèlement à la nomination de Manuel Valls comme chef du gouvernement. Tout de suite après la victoire présidentielle du 6 mai 2012, l’actuel secrétaire général de l’Elysée avait déjà semé le trouble en annonçant le premier la nomination de Jean Marc Ayrault à Matignon. Son arrivée au palais présidentiel, en avril, en remplacement du préfet Pierre-René Lemas avait entraîné une série de départs dans l’équipe Elyséenne.

Condisciple de François Hollande au sein de la promotion Voltaire de l’ENA, lié par son épouse à la famille des champagnes Taittinger et ancien collaborateur de Jacques Delors à la Commission européenne, Jean-Pierre Jouyet est un habitué des couloirs de la politique hexagonale, mais aussi un amateur de «coups». Animateur du collectif socialo-centriste Les Gracques, il avait été considéré comme un «traître» par de nombreux dirigeants socialistes lorsqu’il avait accepté un poste ministériel sous Nicolas Sarkozy. Le voilà maintenant, tout comme Claude Guéant sous le quinquennat précédent, soupçonné de se livrer à de basses manœuvres politiciennes. Ce qu’il nie.

Pour François Fillon, cette affaire est potentiellement une question de vie ou de mort politique. L’ancien premier ministre, qui dit s’être entretenu au téléphone ce week-end avec Nicolas Sarkozy, ne parviendra sans doute pas à rester un candidat présidentiel crédible si le flou persiste autour de ce déjeuner qui s’est bien déroulé, mais lors duquel il réfute avoir tenu de tels propos. La conversation, selon lui, aurait seulement tourné autour des pénalités payées par l’UMP en raison du dépassement des comptes de la campagne 2012.

Crédible? Le calendrier de cette affaire est en tout cas révélateur. Fin juin, l’entourage de Nicolas Sarkozy commençait juste à faire savoir son retour imminent en politique. Et déjà, l’ancien président affirmait que son seul adversaire, lors des primaires à droite pour la future candidature présidentielle, serait… Alain Juppé. A plusieurs journalistes rencontrés à son QG de la rue de Miromesnil, Nicolas Sarkozy aurait alors répété, cinglant, que «François Fillon n’a pas de couilles», qu’il est «épouvanté par ses propres ambitions» et «qu’il se couchera à la fin de toute façon». De quoi rendre l’intéresse furieux. Et le décider à sortir un poignard politico-judiciaire.