France

François Fillon, les quinze jours les plus longs

Confronté à une pression médiatique et politique difficilement tenable, le candidat de la droite française à la présidentielle demandé à ses partisans de «tenir deux semaines», jusqu'à la fin présumée de l'enquête en cours. Il sera ce jeudi dans les Ardennes

Que va-t-il se produire durant les deux semaines les plus longues de la carrière politique de François Fillon? Après avoir, mercredi, demandé à ses partisans de patienter encore quinze jours, jusqu’à la fin présumée de l’enquête préliminaire en cours sur les rémunérations perçues par son épouse Penelope entre 1998 et 2013, le candidat de la droite française à la présidentielle est toujours le dos au mur.

Même si plusieurs dizaines de personnalités de droite ont pris fait et cause ce jeudi dans «Le Figaro» pour le maintien de sa candidature, l’ancien premier ministre aura du mal à dissiper le malaise dans la soirée à Charleville Mézières (Ardennes) où il a maintenu son déplacement (ses voyages au Liban, puis en Irak, prévus dans la foulée ont en revanche été annulés). Lorsqu’il s’exprimera, l’émission de France 2 Envoyé spécial diffusera notamment une vidéo montrant son épouse en train d’affirmer face caméra en 2007 à un journal britannique qu’elle «n’a jamais été son assistante»…

Pour l’heure, un seul député conservateur, le sarkozyste Georges Fenech (Rhône) a proposé la réunion d’un conseil extraordinaire du parti Les Républicains «pour réfléchir à l’avenir». Alain Juppé, finaliste battu de la primaire en novembre 2016, a pour sa part redit son refus d’être l’éventuel «Plan B» de la droite, et certaines personnalités citées pour remplacer François Fillon au cas où – comme le président du Sénat Gérard Larcher – continuent de lui apporter un soutien total. Reste la question incontournable: comment ressouder son camp, et réparer les dégâts causés dans l’opinion, même en cas d’abandon des poursuites judiciaires? D’autant que dès ce week-end, lors de leurs meetings respectifs à Lyon, les deux principaux adversaires du candidat, Emmanuel Macron et Marine Le Pen, vont sûrement tirer à boulets rouges sur sa candidature. Les explications du «Temps».

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■ Où en est l’affaire Fillon ce jeudi?

Le rouleau compresseur médiatique français continue de tourner à plein régime et l’enquête préliminaire se poursuit. Le Parquet national financier l’a étendu ce jeudi aux deux enfants du couple, Marie et Charles, employés par François Fillon lorsqu’il était sénateur entre 2005 et 2007.

Cette situation ulcère les partisans de François Fillon, dont les lieutenants reprennent la formule-choc, accusant la gauche au pouvoir d’avoir fomenté contre lui un «coup d’Etat institutionnel». S’agit-il d’une telle machination? C’est difficile à croire. La réalité est que les médias ne font, à chaque fois, qu’apporter de nouveaux éléments qui contredisent la version donnée, parfois avec imprudence, par le candidat. C’est en particulier le cas du «Canard Enchaîné» qui a révélé mercredi, une semaine après la publication de ses premières informations, que l’épouse du candidat de la droite aurait perçu, comme assistante parlementaire puis salariée de la «Revue des Deux Mondes», jusqu’à 900 000 euros entre 1998 et 2013. François Fillon, qui avait reconnu de lui-même avoir employé deux de ses enfants lorsqu’il était sénateur de la Sarthe, aurait par ailleurs aidé ces derniers à percevoir plus de 84 000 euros pour diverses missions liées à ses fonctions de parlementaire.

L’addition familiale en cause, si l’on ajoute les montants de chèques perçus par le vainqueur de la primaire de la droite révélés par «Mediapart» et le «JDD», approche donc le million d’euros. De quoi déconcerter les soutiens de François Fillon qui, depuis le début de sa campagne, s’est positionné comme le candidat du retour de la morale en politique, l’avocat de coupes drastiques dans les effectifs de la fonction publique et le tenant d’une réforme à la hussarde de la sécurité sociale. Le malaise dans son équipe de campagne est logiquement palpable. A ce stade, tout le monde reste néanmoins à son poste à ses côtés. En attendant la fin de l’ouragan.

Sur le plan juridico-politique, la question est désormais de savoir sur quoi peut aboutir l’enquête préliminaire ouverte le 25 janvier par le Parquet national financier. Il s’agit, pour les magistrats, de déterminer si les fonctions d’assistante parlementaire de Penelope Fillon puis son passage rémunéré à la «Revue des Deux Mondes» correspondaient à un travail réel ou à des emplois fictifs, donc illégaux. Après l’audition des époux Fillon lundi, et une perquisition à l’Assemblée nationale mardi, les enquêteurs ont entendu mercredi celui qui lui succéda en 2007 comme député, Marc Joulaud, aujourd’hui député européen.

■ Les révélations du «Canard enchaîné» sont-elles si accablantes?

Il faut distinguer ce que permet la loi française en matière d’emploi, par les parlementaires, de membres de leur famille et la polémique sur le montant des rémunérations et la durée de ces fonctions. Il faut aussi juger cette affaire à l’aune des visibles difficultés de communication de François Fillon et de son entourage.

En clair: le candidat de la droite a fait largement profiter sa famille d’un système des «assistants parlementaires» légal et connu de tous. Dont acte. «Le Canard enchaîné» met donc surtout l’ancien premier ministre au pied du mur, en raison de sa posture morale revendiquée. On parle aussi de prochaines révélations dans la presse «people». Et après? François Fillon prévoit toujours de se rendre jeudi dans les Ardennes. Il veut laisser passer la tempête et accuse les médias de le salir. Cette stratégie est-elle tenable? Pas si sûr. D’autant que, parallèlement, la gauche socialiste est maintenant en ordre de marche derrière Benoît Hamon, et que la fusée Emmanuel Macron continue de décoller dans les sondages.

Une enquête d’opinion par l’institut Elabe publiée ce mercredi le place pour la première fois en troisième position au premier tour de la présidentielle avec 20% des intentions de vote, derrière l’ancien ministre de l’Economie Emmanuel Macron (23%) et la présidente du Front national Marine Le Pen (27%) qui, tous deux, gagnent des points. Mais il est bien trop tôt pour parler d’un croisement fatal des courbes de popularité. Une autre hypothèse est évoquée: celle d’un remboursement intégral par le couple Fillon des sommes perçues par Penelope entre 1998 et 2013. Sans garantie d’éteindre l’incendie.

■ L’enquête sur le «Penelopegate» sera-t-elle bientôt bouclée?

La loi française ne fixe aucun délai pour une enquête préliminaire comme celle ouverte le 25 janvier pour «détournements de fonds publics, abus de biens sociaux et recel de ces deux délits» par le Parquet national financier, après les premières révélations du «Canard Enchaîné» à propos des rémunérations perçues, entre 1998 et 2013, par Penelope Fillon, comme assistante parlementaire puis chroniqueuse à la «Revue des Deux Mondes». Cette enquête, conduite par des policiers, vise à établir les faits et à déterminer si, oui ou non, un juge d’instruction doit être saisi. Seul ce dernier a en effet le pouvoir de mettre les personnes visées en examen.

On peut toutefois constater que les choses vont vite. Tous les responsables ou témoins cités par le «Canard enchaîné» dans ses articles ont été entendus. Une perquisition a eu lieu dans les locaux de la «Revue des Deux Mondes», dont Penelope Fillon a été l’employée en 2012-2013, ainsi qu’à l’Assemblée nationale. Les experts des questions judiciaires, sollicités par les médias, parlent d’une enquête de trois ou quatre semaines. Celle-ci pourrait donc être bouclée au plus tôt vers la mi-mars, sauf si de nouvelles révélations alimentent les investigations.

■ François Fillon peut-il être mis en examen?

Une seule enquête préliminaire a été ouverte pour «détournements de fonds publics, abus de biens sociaux et recel de ces deux délits». Mais il y a en fait, au sein de l’affaire, deux volets distincts. Le premier porte sur les rémunérations perçues par Penelope Fillon comme assistante parlementaire de son mari lorsqu’il était député, puis de son successeur Marc Joulaud après sa nomination à la tête du gouvernement par Nicolas Sarkozy en 2007. Le second porte sur son emploi par la «Revue des Deux Mondes», société privée dont le propriétaire est le financier Marc Ladreit de Lacharrière, proche de François Fillon.

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Dans le premier cas, le flou devrait prévaloir tant les règles en vigueur en France sur le rôle et les fonctions d’assistant parlementaire – rôle souvent dévolu au conjoint – sont mal définies. Dans le second en revanche, les contours sont beaucoup plus nets: Penelope Fillon – conseillère municipale de Solesmes (Sarthe) – devra prouver qu’elle a bien travaillé pour la «Revue des Deux Mondes» car son propriétaire n’avait pas le droit de l’employer à ne rien faire. Jusque-là, les informations qui ont filtré après l’audition des époux Fillon laissent perplexes: Penelope n’aurait pas retrouvé ses fiches de paie, et aurait affirmé «ne pas se souvenir de les avoir signé». Il faut redire ici que, dans ce cas, Marc Ladreit de Lacharrière n’a pas rémunéré Penelope Fillon sur ses fonds propres, mais sur les fonds de la société éditrice.

En revanche, il y a peu de chances à ce stade que François Fillon soit mis en examen pour «détournement de fonds publics» en tant que parlementaire pour avoir fictivement employé son épouse. Il est davantage possible que celle-ci se retrouve mise en cause pour recel d’abus de biens sociaux dans le second dossier si les éléments apportés par le couple aux enquêteurs ne sont pas satisfaisants. Dans tous les cas, si l’enquête se poursuit, ce dossier pourrait courir au-delà de l’élection présidentielle des 23 avril et 7 mai. François Fillon, s’il était élu président, bénéficierait néanmoins automatiquement de l’immunité liée à sa fonction.

■ Les poursuites engagées sont-elles politiquement motivées?

Dès l’ouverture de l’enquête après les révélations du «Canard enchaîné», l’entourage du candidat Fillon a accusé la gauche au pouvoir, et en particulier le président de la République, soupçonné de contrôler le Parquet national financier. Depuis, ces critiques ont été remballées car la décision d’enquêter était juste. Vu l’importance des révélations, et le contexte de la campagne, ne rien faire aurait pu devenir un poison aussi important. Sa référence à un «coup d’état institutionnel» mercredi démontre toutefois que le candidat, vainqueur incontestable de la primaire de la droite en novembre 2016, va politiser cette affaire pour obtenir la solidarité de son camp.

La question est maintenant de savoir si les enquêteurs font correctement leur travail. Ce qui semble être le cas, vu la satisfaction affichée lundi soir par le candidat au sortir de son audition avec son épouse (tous deux ont été entendus séparément). A l’évidence, le candidat espère un dénouement le plus rapide possible du dossier. On peut se demander ce qu’il adviendra si Marc Ladreit de Lacharrière, propriétaire de la «Revue des Deux Mondes», devait être mis en examen et si Penelope Fillon se retrouvait également mise en cause. Quelle conséquence François Fillon en tirerait-il? A ce stade, et sur la base de ses déclarations, il maintiendrait sans doute sa candidature, en prenant comme il l’a déjà fait la défense vigoureuse de sa femme, «attaquée de façon misogyne».

■ Qu’en penser, vu de l’étranger?

Le problème de l’utilisation des fonds parlementaires par les élus, qui rémunèrent ainsi des membres de leur famille, est endémique en France. Faits éloquents: le silence des partis politiques à ce sujet, et le fait que le Front national soit, simultanément, sommé par le Parlement européen de rembourser près de 300 000 euros pour avoir embauché des assistants parlementaires «fictifs». Le député socialiste de l’Aisne René Dosière, spécialiste des finances opaques de la République a bien résumé l’état juridique du dossier: «Jusqu’ici, rien d’illégal n’a été commis».

La plupart des médias étrangers, dont «Le Temps», soulignent toutefois depuis le début de l’affaire la problématique confusion des genres très française entre famille, argent et politique. Et au meeting de François Fillon à Paris dimanche, beaucoup de ses supporters reconnaissaient qu’il y a «un problème». Mais la loi française permet ce type de comportements.

Du côté de la «Revue des Deux Mondes», rien de neuf là aussi. Les conjoints ou proches de politiques bénéficient souvent, en France, d’emplois (presque) fictifs dans des sociétés amies, afin de poursuivre leurs missions auprès des candidats. Mais en la matière, les règles étant plus strictes, les condamnations d’élus, de gauche comme de droite, ont, dans le passé, été nombreuses. Citons-en deux: l’ancien ministre des Finances socialiste Dominique Strauss-Kahn et l’actuel ministre PS Jean-Marie Le Guen, mis en cause pour emplois fictifs dans l’affaire de la mutuelle étudiante MNEF à la fin des années 1990. Et le maire de Bordeaux Alain Juppé, ex-rival battu de François Fillon, condamné en 2004 pour les emplois fictifs de la mairie de Paris sous Jacques Chirac. Ironie suprême: l’actuel directeur de campagne du présidentiable François Fillon, Patrick Stefanini, avait été lui aussi condamné dans cette affaire.

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