France

François Fillon, responsable mais pas coupable

L’ancien premier ministre français ne renoncera pas à l’élection présidentielle car il n’a pas commis d’acte illégal. Ses excuses aux Français doivent permettre à la droite de se remobiliser

Il lui fallait un électrochoc. Un geste fort, pour démontrer que sa candidature présidentielle, après dix jours de tempête médiatique, n’est pas synonyme de naufrage assuré. François Fillon a donc choisi lundi, lors d’une conférence de presse, de riposter sur le terrain de la justice, de la morale et de la politique. En s’excusant auprès des Français et en prenant à témoin les 4,4 millions d’électeurs qui, en novembre 2016, se sont déplacés lors du second tour de la primaire: «On ne pourra voler leur choix à ceux qui m’ont porté là où je suis […] à cette majorité de droite désireuse que je porte mon projet de rupture, seul capable de permettre le redressement national.»

Toutes les hypothèses avaient circulé au cours du week-end, alors qu’à Lyon, Marine Le Pen et Emmanuel Macron anticipaient déjà, dans leurs meetings respectifs, leur futur duel de mai 2017. Les partisans d’Alain Juppé s’étaient même concertés dimanche pour savoir si le vaincu de la primaire pourrait, ou non, devenir le candidat de la droite réunie, en cas de renoncement. Jusqu’à la prise de décision, en petit comité, du candidat Fillon. Pas question d’abandonner. Pas question de laisser échapper ce «boulevard» sur lequel, avant les révélations du Canard enchaîné sur les salaires perçus par son épouse entre 1998 et 2013, la droite paraissait assurée de rouler jusqu’à l’Elysée.

«Oui, j’ai employé mon épouse»

La suite s’est concrétisée lundi en fin d’après-midi, au QG du candidat. Les lieutenants de Nicolas Sarkozy et d’Alain Juppé sont au premier rang. François Fillon, déterminé, entame son récit presque parfait de «présidentiable» lapidé par la rumeur et les inexactitudes. «Tous les faits évoqués sont légaux et transparents. Nous avons tout dit. Oui, j’ai employé mon épouse et mes enfants.» L’ancien premier ministre évoque, pour sa femme Penelope, quinze ans de collaboration pour un salaire mensuel net de 3677 euros «parfaitement justifié parce que son travail était indispensable». Chaque mot, chaque détail compte. Suit un énoncé de son patrimoine et de ses comptes bancaires, destiné à être rendu public: «Je ne suis pas assujetti à l’impôt sur la fortune. Tout est sur la table. La transparence devrait s’appliquer à tous.»

A ce point, l’angle d’attaque est formel et juridique. François Fillon refuse d’ailleurs de répondre d’avance aux questions sur l’enquête préliminaire en cours pour «détournement de fonds publics, abus de bien social et recel» supposée être clôturée ces jours-ci. Car l’essentiel de son propos est ailleurs. Se défendre ne suffit pas. Il lui faut attaquer, remobiliser la droite, s’assurer que plus personne, dans son camp, ne songera à réclamer un plan B pour le remplacer.

«Ma détermination est farouche»

L’exposé a donc lieu en deux temps. D’abord des excuses faites à tous les Français, pour ne pas avoir compris que les mœurs politiques d’hier ne sont plus acceptées: «Ma femme était mon lien avec ma circonscription. Sa façon de faire était digne. Suis-je pour autant quitte sur le plan moral? Ce n’est pas au système médiatique de me juger, mais aux électeurs à qui je présente mes excuses.» La question de l’interview dans laquelle son épouse disait, en anglais, n’avoir jamais travaillé pour lui est évacuée au nom de la «pudeur» et parce que «sortie de son contexte». Puis vient l’avertissement: «Mon programme de rupture économique dérange le désordre établi (...) Tout cela n’a que pour but de nous détourner des véritables enjeux. Je suis le seul capable de gagner. Mon énergie est décuplée par ma colère froide. Ma détermination est farouche.»

L’argument peut se résumer ainsi: François Fillon a admis hier être responsable, mais certainement pas coupable, écartant au passage l’idée de remboursement. Mieux: le présidentiable du camp conservateur a fait d’une pierre trois coups, éliminant définitivement tous ceux qui auraient pu songer à se présenter à sa place, mettant les médias au pied du mur en répétant qu’il ne sera pas candidat s’il est mis en examen, et affirmant qu’il a «la certitude qu’aucune décision de justice ne viendra désormais perturber son parcours». La posture est béton.

Sa stratégie parie sur le fait que les électeurs conservateurs sauront pardonner une pratique qui n’était pas illégale – il serait «hasardeux de préjuger des résultats de l’enquête» a communiqué hier soir le Parquet national financier – pour sauver l’alternance et prendre leur revanche sur la gauche au pouvoir désignée, comme responsable de cette «manipulation grossière». «Une nouvelle campagne démarre», a conclu François Fillon avant de rejoindre son comité stratégique. Il sera cette semaine à Troyes, puis à Poitiers. Au peuple de droite, effondré de voir son champion devenir le troisième homme des sondages – derrière Marine Le Pen et Emmanuel Macron – de dire s’il est convaincu.

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Commentaire: impeccable mise en scène

François Fillon a réussi à maîtriser un art qui lui échappait cruellement jusque-là: celui de la communication de crise. Depuis les premières révélations du Canard enchaîné sur les salaires perçus par son épouse, le candidat de la droite donnait l’impression de patauger. Ses réponses étaient soit incomplètes, soit bancales. Pis: le témoignage vidéo de son épouse, filmé en 2007, laissait même penser qu’elle ignorait peut-être tout de ces rémunérations parlementaires certes légales, mais moralement lourdes de conséquences.

L’intervention d’hier, percutante, visait donc trois objectifs: marteler le caractère légal des opérations incriminées; obtenir un hypothétique pardon de ses concitoyens; et ramener d’urgence le débat sur le terrain de la politique pour remobiliser une droite désormais susceptible de tout perdre face à Marine Le Pen et Emmanuel Macron. Un virage en épingle que cet amateur de course automobile a parfaitement négocié, en misant sur le ressentiment populaire envers les médias et sur l’absence de candidat de remplacement au sein du parti Les Républicains.

Ses excuses publiques, comme le grand déballage de son patrimoine, étaient dès lors scriptées au mot près. Avec ce qu’il faut de nouvelles révélations pour démontrer sa volonté de transparence. Qu’on la juge convaincante ou non, la riposte Fillon doit donc être remise dans son contexte: celui d’une campagne présidentielle au couteau et d’une bataille sans merci pour s’attirer les faveurs de l’opinion. Un message calibré… pour les médias par ailleurs tant vilipendés. (R. W.)

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