Le Temps: Comment analysez-vous le passage à vide que connaissent François Hollande et le gouvernement? Pascal Perrineau: Le trou d’air est sévère et il n’est pas dû aux vacances prises par le président de la République et le premier ministre durant l’été. A leur arrivée au pouvoir au printemps dernier, leur niveau de popularité était relativement modeste. Il n’y a pas eu d’effet lune de miel après les élections présidentielles et législatives, car l’opinion française traverse une très profonde crise de confiance vis-à-vis de la classe politique et elle est extrêmement pessimiste quant à son avenir. La popularité actuelle de François Hollande reflète grosso modo son résultat à la présidentielle: il a été choisi par environ 51% des Français. Mais ce score est préoccupant: à peine élue, l’équipe en place donne déjà des impressions d’usure.

– Cette chute de popularité intervient-elle particulièrement tôt ou est-ce un classique post-électoral? – Dans le baromètre Ipsos pour Le Point, François Hollande a perdu 11 points en un mois, c’est tout à fait impressionnant. Dans le passé, ni Nicolas Sarkozy, ni Jacques Chirac, ni François Mitterrand n’ont connu une décote aussi ample dans les trois mois suivant leur intronisation. Cette décote touche à la fois les clientèles qui ne sont pas celles de la gauche, comme les professions libérales, les travailleurs indépendants ou le monde agricole. Mais elle est également forte parmi la classe moyenne, le cœur de l’électorat socialiste, qui a l’impression que le président et le gouvernement n’ont pas trouvé le bon rythme. La chute est impressionnante aussi chez les électeurs du centre et chez ceux de Marine Le Pen, dont une partie a voté pour François Hollande au second tour. La déception est également marquée à la gauche de la gauche. Cela donne une large coalition de déception obéissant à des logiques diverses.

– Quels sont les problèmes principaux?

– On a l’impression que François Hollande a usé et peut-être abusé du thème de l’antisarkozysme. On comprenait bien cet usage durant la campagne. Mais aujourd’hui, il faut faire attention, car Nicolas Sarkozy n’est plus là. Et tout ne dépendait pas de l’ancien chef de l’Etat, comme le niveau de chômage par exemple. Ainsi, une déception s’exprime par rapport aux attentes. Les Français voient qu’il ne suffit pas de changer d’équipe pour que les indicateurs sociaux-économiques s’améliorent. Au contraire, ils se détériorent. Dans l’opinion, la responsabilité du nouveau pouvoir commence à être engagée. Les Français ont aussi l’impression d’un président plus présent à l’international qu’au national. Sur ce point, François Hollande a entendu le message et s’efforce de se recentrer.

– Le gouvernement est tout aussi critiqué…

– Oui, les deux têtes de l’exécutif sont touchées. Les Français ont l’impression que l’équipe gouvernementale ne fonctionne pas bien, qu’elle peine à se mettre en place, avec des clivages internes forts. Lorsque les divisions portent sur des dossiers lourds, comme l’avenir du nucléaire ou la ratification du traité budgétaire européen, cela donne le sentiment qu’il n’y a pas de pilote dans l’avion. Or en cette période, il faut fixer un cap. Jean-Marc Ayrault doit imposer sa tutelle sur le gouvernement et mettre un terme aux couacs répétés entre ministres, Pierre Moscovici et Arnaud Montebourg sur la Banque publique d’investissement, Aurélie Filippetti et Jérôme Cahuzac sur le retour de la publicité à la télévision après 20h, par exemple. Les Français ne supporteront pas plus longtemps que chacun fasse entendre sa petite chanson. Autre élément de déception, les effets d’annonce qui ont fait flop, comme la baisse du prix de l’essence de quelques centimes ou la hausse minime du SMIC.

– Le style de Nicolas Sarkozy était très critiqué. Pourtant, celui de François Hollande, très différent, est déjà remis en cause. Pour quelle raison?

– Pendant cinq ans, Nicolas Sarkozy a habitué les Français à une hyperprésidence, un style actif et énergique, parfois brouillon. Aujourd’hui, on leur présente un duo au style paisible, qui se veut à l’écoute des Français. Cela surprend et peut être considéré comme trop passif, pas à la hauteur des défis de la conjoncture économique, sociale et internationale. Par rapport à l’activisme précédent, la perception d’une temporisation surprend et désarçonne l’opinion. Le quinquennat de Nicolas Sarkozy a changé le type d’exercice du pouvoir présidentiel. C’est comme cela: on ne peut annuler le sarkozysme. François Hollande doit faire avec, comme François Mitterrand l’a fait en son temps avec le gaullisme.

– Comment l’exécutif peut-il ­remonter la pente?

– Partout en Europe, la tâche est difficile pour les gouvernements. En France, l’empathie avec ceux qui souffrent, qui voient le chômage s’amplifier, leur pouvoir d’achat baisser et les impôts augmenter, ne suffit pas. Les Français ne se contentent pas de mots qui rassurent ou de gestes symboliques. Ils veulent avoir l’impression que le pouvoir agit. Cela nécessite de la part du gouvernement d’accélérer le tempo – ce qu’il commence à faire. Il ne s’agit pas de faire du sarkozysme, mais de reprendre la main sur l’agenda, d’être davantage à la barre.

– La structure du gouvernement est-elle adaptée au défi?

– L’unité du gouvernement est très importante. En ce sens, la structure gouvernementale suscite des interrogations. Sur les thèmes qui préoccupent le plus les Français, l’économique et le social, il y a sept ministères en intervention, c’est trop! S’il n’y a pas de leadership de coordination très fort, on va au-devant de grandes difficultés, avec des ministres en concurrence. Aujourd’hui, un seul d’entre eux existe vraiment en termes de popularité, c’est Manuel Valls, le ministre de l’Intérieur, et, sur la scène étrangère, Laurent Fabius, qui s’inscrit dans la grande tradition de la diplomatie française. Les autres ont encore du mal à s’imposer. Et, puisque François Hollande a promis un mode d’exercice du pouvoir équilibré, il faut aussi une véritable existence du premier ministre. Le défi pour Jean-Marc Ayrault est de se révéler comme un grand premier ministre de crise.

– Au gouvernement, le mot d’ordre est à la pédagogie. Cela suffira-t-il?

– Pour l’instant, le gouvernement semble agir dans une perspective courte. On ne voit pas de mise en perspective des mesures à l’horizon du quinquennat. Or, il faut inscrire l’échéancier dans une conception de l’avenir du pays à cinq ans. Il faut donner du sens à l’action et aux efforts demandés, en termes d’impôts notamment. Le chef de l’Etat doit montrer la voie. Un grand président, c’est un grand pédagogue. Le concept de «président normal» ne suffit pas. François Hollande doit inventer autre chose.