France

Comment François Hollande a explosé la gauche

Un nouveau livre choc dresse un portrait au vitriol du chef de l’Etat français. Il est signé de son ancien conseiller politique Aquilino Morelle. En pleine primaire, il accuse François Hollande d’avoir tué la gauche qu’il porta au pouvoir en 2012

Il existe un monde opaque que les correspondants étrangers en poste à Paris sont presque condamnés à ne jamais connaître: celui des arcanes des cabinets ministériels, des apartés intéressés entre journalistes politiques français et conseillers pressés de faire briller leurs patrons, en se faisant briller eux-mêmes.

Un monde de servilité et d’embuscades où un conseiller embauché à l’Elysée pour servir son locataire tout juste élu, se mure rapidement dans le dépit presque amoureux, mène une guérilla avec le premier chef de gouvernement du quinquennat, puis se réinvente en «lanceur d’alerte» d’une gauche, selon lui, trahie par ce président empêtré dans sa normalité. C’est ce monde qu’Aquilino Morelle, ancien conseiller politique de François Hollande – contraint de démissionner en avril 2014 sous le coup d’accusation de conflit d’intérêts et après la polémique suscitée par la venue d’un cireur de chaussures à l’Elysée prendre soin de ses souliers – décrit dans L’Abdication (Ed. Grasset). Un livre très commenté ces jours-ci mais peu lu, car rares sont ceux à avoir eu les épreuves avant sa sortie, ce mercredi. Le Temps, qui les a obtenus, s’est plongé dans ces abysses présidentiels. Edifiant.

«Un désastre se profilait»

Premier constat: François Hollande a explosé la gauche française. Pas étonnant, à lire cet ouvrage de 416 pages, que la «primaire citoyenne» des 22 et 29 janvier dévoile un paysage socialiste français si fragmenté. Avec, en lice, rien moins qu’un ancien premier ministre (Manuel Valls) et trois anciens ministres (Arnaud Montebourg, Benoît Hamon, Vincent Peillon). Tandis qu’Emmanuel Macron et Jean-Luc Mélenchon, eux, ont choisi d’ignorer ce scrutin.

L’explosion remonte à fin 2013. Cela fait moins de deux ans que François Hollande a été élu, le 6 mai 2012. Et déjà, tout est perdu selon l’auteur, dont le bureau jouxte alors celui du chef de l’Etat: «La situation politique ne cessait de se dégrader. Chacun sentait que le pouvoir était dans un entre-deux qui ne pourrait plus se prolonger très longtemps. Un désastre se profilait […] L’exécutif semblait l’attendre, interdit, sans vision et sans réagir, alors que son action était désormais incomprise.» On s’interroge. Ainsi, tout est allé si vite? Oui répond Aquilino Morelle dont le livre, très pro-domo, fusille son ex-patron: «Sa décision d’en finir avec moi le fut à sa manière: inavouée et silencieuse, dissimulée et néanmoins irrémédiable.»

Ceux qui s’interrogent sur la situation de la France à l’issue du quinquennat ont la réponse avec ce récit. Une lutte au couteau entre la gauche Montebourg, protectionniste et étatiste (celle d’Aquilino Morelle) et la gauche réformiste que François Hollande cacha durant sa campagne, pour faire ressortir de sa boîte une fois élu. «Ce ne fut pas une hésitation de la part de Hollande. Il savait – politiquement – que c’était la seule issue possible pour lui», explique l’auteur à propos du tournant de 2014 et la nomination à Matignon de Manuel Valls. Il avait déjà en tête le tournant libéral, sa conviction était forgée, sa décision prise.»

Le mot traître n’est jamais accolé à celui du président, déjà assassiné politiquement fin 2016 par ses confessions aux journalistes Gerard Davet et Fabrice Lhomme. Mais il hante le long chapitre consacré au fameux meeting du Bourget du 22 janvier 2012, clef de la campagne de François Hollande qui y prononça le fameux «Mon ennemi c’est la finance»: «L’enjeu était de réussir une épreuve initiatique, celle du «discours fondateur» […] François Hollande était alors un artiste politique au service d’une partition qui sonnait juste», écrit Aquilino Morelle. Ensuite? «Rien de cela n’a été appliqué, n’a souvent même pas été engagé. Tout a été dénaturé, travesti, tronqué. Comment réussir lorsqu’on n’essaie même pas?»

L’Abdication est surtout le récit d’un immense vide. Celui laissé par la défaite présidentielle de Lionel Jospin en 2002, et jamais comblé. Partisan d’Arnaud Montebourg, respectueux de l’efficacité de Manuel Valls, l’auteur souligne au vitriol la différence entre les années 1997-2002 durant lesquelles Jospin le protestant sut «tirer une polyphonie inédite d’une réunion de solistes sans précédent» avec Strauss-Kahn, Aubry ou Chevènement. Et celles «marquées par la désorganisation et la paralysie croissante» du «radical-socialiste Hollande». «Ayant perdu de vue que la tactique ne saurait, en aucun cas, supplanter la stratégie à laquelle elle doit toujours rester subordonnée, l’habileté de François Hollande s’est retournée contre son auteur. Plus grave: contre la gauche aussi.»

Ravi d’appartenir à la cour Elyséenne au point d’en perdre le sens de la mesure, Aquilino Morelle a écrit un testament dont le PS français, primaires réussies ou pas, aura bien du mal à se remettre.


Macron, le «provincial» émancipé

Rien de tel que le livre d’Aquilino Morelle pour comprendre la maladie des castes et des rivalités qui minent les coulisses du pouvoir français. Alors que l’ancien conseiller politique de François Hollande consacre toute la fin de son récit à redire ses origines modestes et les difficultés qui furent les siennes – médecin admis à l’ENA – dans ce «monde nouveau à pénétrer», un personnage élyséen est incontournable: Emmanuel Macron. Côté pile, un portrait tout en ironie de l’actuel chéri des sondages présidentiels qui occupait alors le poste de secrétaire général adjoint de la présidence: «Souriant, apprêté, élégant à sa manière encore un peu provinciale – pochette de soie assortie à sa cravate –, il faisait irruption, plein de cette énergie et armé de ce sourire qui le rendent si sympathique. […] Emmanuel était si drôle et l’Elysée si triste.» Côté face: plusieurs charges au vitriol contre les Gracques, ce collectif social-réformiste dont Emmanuel Macron, aujourd’hui candidat, a fait la pierre angulaire de son programme.
Le propos est limpide: pour Aquilino Morelle, persuadé d’avoir été sacrifié sur l’autel de l’orthodoxie économique et budgétaire, Emmanuel Macron avait les faveurs du président. «Ses notes étaient conformes à sa manière de concevoir ses fonctions de conseiller: intelligentes, précises, argumentées, claires… Un «socialisme de l’offre» dont il dessinait les grandes lignes avant de l’assumer pleinement.» Macron, ou le fils chéri de la Hollandie?

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