Ils aiment voir la France intervenir militairement en dehors de ses frontières. Ils pensent que Paris peut encore jouer le gendarme en Afrique. Ils continuent de croire fermement à l’arme de la dissuasion nucléaire. Ils réclament de «sanctuariser» le budget de la défense dans cette période d’insécurité mondiale et de menace terroriste accrue. Pour ceux-là, d’ordinaire bien éloignés de l’électorat de gauche et du centre qui l’a porté à l’Elysée en mai 2012, François Hollande est, à mi-mandat, presque devenu le chef de l’Etat français idéal.

«Il suffit de le voir à l’œuvre» explique David Revault D'Allonnes, journaliste au Monde et auteur de «les Guerres du président» (Ed. Seuil). «Hollande a presque fait de son ministre de la défense Jean Yves Le Drian le pilier de son mandat. Il a su installer une relation de confiance avec les principaux responsables militaires». A commencer par son chef d’État-major particulier Benoit Puga, nommé sous Sarkozy et considéré comme proche de la droite catholique traditionnelle.

Difficile, en effet de contester le déclenchement des opérations Serval de stabilisation du Mali lancée en janvier 2013, Barkhane de lutte anti-islamiste au Sahel depuis le 1er aout 2014, ou Sangaris de pacification de la Centrafrique depuis décembre 2013. L’opposition conservatrice au parlement a joué le jeu.

Nicolas Sarkozy lui-même s’est rangé derrière la raison d’Etat. «Le plus étrange est que François Hollande n’en a guère tiré de bénéfices politiques intérieurs» poursuit David Revault D'Allonnes. Des interventions militaires rendues plus saillantes encore depuis les attentats de janvier 2015 et le quadrillage de la France par 10 000 soldats en alerte. Du jamais vu depuis la fin de la guerre d’Algérie.

Tous au «Balargone»

A ce François Hollande-là donc, le soin d’inaugurer jeudi le nouveau siège parisien du ministère français de la défense. Le ministre et son cabinet resteront dans leurs locaux historiques du 7e arrondissement. Mais tous les autres moyens sont en cours de transfert au «Balardgone», surnom donné en raison du quartier choisi du sud parisien, et de la référence au Pentagone américain.

Lancé en 2009, le chantier de ce périmètre ultra-sécurisé de 420 000 mètres carrés, adossé au boulevard périphérique, n’est pas encore achevé. Son coût total proche des 4 milliards d’euros fait déjà l’objet de polémiques et de contestations entre l’Etat Major et son principal constructeur, le groupe de travaux publics Bouygues. Mais le symbole fort au moment où l’armée française est particulièrement mobilisée, et où les ventes d’armes «made in France «se portent au mieux.

Car le président «normal» François Hollande est aussi celui des contrats records de vente des avions Rafale, que son prédécesseur avait échoué à conclure: «Le président est resté traditionnellement prudent, à l’écart de dossiers potentiellement embarrassants» explique le journaliste du Monde dans son ouvrage très documenté.

A gauche, la guerre n’est plus un tabou

Sauf que la guerre n’est plus du tout taboue à gauche: «Au parti socialiste poursuit-il, nul ne s’émeut plus de l’activisme commercial du ministre en matière de ventes d’armes. Dans un climat décliniste de désindustrialisation tous azimuts, le ministre de la défense est devenu un homme si précieux, qui gonfle le volume des exportations..» Preuve de ce tournant idéologique: la candidature de Jean Yves Le Drian aux régionales de décembre en Bretagne, région que le PS veut sauver à tout prix, ne suscite qu’une faible polémique sur son maintien ou non, au gouvernement à l’issue du scrutin malgré les règles de non-cumul. «Le lien particulier qui s’est noué avec l’armée justifie ses exceptions» note l’auteur.

L’inauguration de «Pentagone à la française» tombe aussi à pic. Bientôt un an après les attentats contre Charlie Hebdo et l’Hypercacher, les services de renseignements redoutent qu’une attaque massive se produise contre la France, d’où près de 2000 djihadistes combattent actuellement en Syrie et en Irak, selon les chiffres officiels.

Rassurer les Français

La mise en valeur de la puissance militaire nationale, dont François Hollande a promis que le budget sera «sécurisé et préservé», est donc perçue à l’Elysée comme un élément qui rassure les Français. Derrière se cachent bien sûr des opérations bien moins pas toujours vendables à l’opinion, menées par les forces spéciales ou en lien avec l’allié américain.

Selon «Les guerres du président», celui-ci a bel et bien délivré aux armées un «permis de tuer» qui pourrait, en cas d’échec sur le terrain, ou si l’hexagone se retrouve pris pour cible, devenir une douloureuse blessure du quinquennat. Il a aussi, pour riposter aux menaces intérieures, défendu le vote en juin 2015 d’une loi sur le renseignement dénoncée comme liberticide par ses détracteurs. «Je ne crois pas que la posture militaire puisse sauver un mandat» conclut un conseiller présidentiel dans le livre. Sauf que pour l’heure, François Hollande a au moins cette carte en main.