France

François Hollande, le président pris au piège des journalistes

Les remous suscités par la publication du nouveau livre de confidences accordées par le président français aux journalistes démontrent que sous son quinquennat, la relation entre médias et politiques est devenue empoisonnée

Ils en ont assez. Et ils le disent: «Le piège des journalistes copains s’est refermé sur le président, juge un ex-conseiller à l’Elysée. François Hollande a toujours cru qu’il avait la baraka avec la presse et que celle-ci lui renverrait l’ascenseur en échange de ses confidences. Le problème qu’il n’a pas vu venir est sa démonétisation politique. Plus impopulaire que jamais, il n’est même plus protégé par sa fonction. Tout ce qu’il a dit se retourne contre lui.»

Entrevues particulières

Difficile d’interpréter autrement l’accès de fièvre suscité par le livre Un président ne devrait pas dire ça (Ed. Stock) des journalistes du Monde Gerard Davet et Fabrice Lhomme. A la base? La même recette que celle des autres livres tirés de conversations «privées» avec le chef de l’Etat: plusieurs dizaines d’entrevues particulières accordées par l’hôte de l’Elysée, ponctuées même de dîners au domicile des auteurs. Un accès très privilégié donc. Mais pour quel résultat et pour quel objectif?

Un ancien ministre se risque: «François Hollande est, depuis son élection en mai 2012, obsédé par l’idée de sortir de l’Elysée, de ne pas perdre le contact avec la réalité. Et il utilise les journalistes pour cela. On ne comprend pas le quinquennat Hollande si l’on n’a pas en tête que cet homme est seul. Il n’est pas arrivé à l’Elysée avec une garde rapprochée. Il s’est entouré, à partir de 2014, de jeunes conseillers qui lui sont dévoués mais dans lequel il a peu confiance. Ses plus vieux copains, ce sont les journalistes.»

L’engrenage est infernal aussi du côté médiatique. L’universitaire Dominique Wolton vient de publier Communiquer c’est vivre (Ed. Cherche Midi): «Les journalistes français ne constituent pas une corporation unie ou soudée, nous expliquait-il à la suite de la sixième conférence de presse présidentielle, en septembre 2015. Il y au sommet ceux qui ont accès au pouvoir et qui en font leur miel. Ce journalisme de cour a toujours existé. La différence, c’est que François Hollande ne les tient plus.»

Difficile par exemple d’imaginer un François Mitterrand, ou un Jacques Chirac, autorisant leurs confesseurs à diffuser le contenu de leurs entretiens avant le terme de leur mandat, surtout avant l’annonce d’une possible seconde candidature. Or le «président normal» Hollande a, lui, cassé les codes.

Il balance sur les juges et les procureurs «qui se planquent et jouent les vertueux», sans exiger le respect d’une totale confidentialité, ou un embargo avant publication. Il revient sur les «sans-dents», en oubliant que son ex-compagne Valérie Trierweiler reste prête à tout pour lui faire payer l’affront de leur rupture – elle s’est fendue jeudi d’un tweet exhumant un SMS de… 2008, dans lequel Hollande parle bien des «sans dents». «Il manque à l’Elysée un vrai patron de la comm, notait récemment la journaliste Michèle Cotta. François Hollande veut gérer les journalistes en direct. Avec le côté brouillon qui le caractérise.»

Pour avoir écrit en septembre que le président consacrait apparemment jusqu’à 30% de son temps aux échanges avec la presse, Le Temps s’était fait rabrouer par l’Elysée. «Cela représente à peine 5%», avait tonné son porte-parole Gaspard Gantzer. Vraiment? «Il y deux Hollande, raconte un autre ex-conseiller. Le président est très sérieux, très préparé, très présidentiel lorsqu’il examine les dossiers, puis il se met à échanger avec des journalistes, par SMS, au téléphone, ou dans son bureau. On se demandait parfois, en riant, s’il n’était pas drogué aux petites phrases.»

Imaginerait-on Angela Merkel ou Barack Obama tombant dans ce «café du commerce» politique? «Tout a changé avec Jacques Chirac, complète une habituée des voyages présidentiels. Avec Mitterrand, il n’y avait pas de copinage. Chirac, Sarkozy et Hollande sont en revanche dans ce registre. C’est d’ailleurs intéressant: tous les trois ne sont pas des hommes de l’écrit. Ils ont écrit l’histoire de leur présidence par journalistes interposés.» D’où l’interrogation sur Alain Juppé, plus distant, prompt au silence médiatique: «S’il est élu, ce sera une cure d’austérité», pronostique un reporter qui suit sa campagne.

Brève de comptoir

Et que penser des journalistes français qui abusent de ces confidences, au risque de creuser plus encore le fossé entre peuple et élites? «Les Français sont ambivalents. Ils critiquent volontiers le système, mais ils adorent les brèves de comptoirs politiques, explique Alexandre Wickham, éditeur de Conversations privées avec le président (Ed. Albin Michel) de Antonin André et Karim Rissouli. C’est le syndrome Canard enchaîné. Ces livres se vendent souvent bien car les lecteurs veulent connaître les dessous. Ils veulent passer dans les coulisses.» Même quand le théâtre présidentiel vire au mauvais vaudeville.

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