Ils sont arrivés dès 8h00, défilant sur le long tapis rouge dressé dans la cour du Palais de l’Elysée. Pour l’essentiel, des invités officiels, représentants des corps constitués de la République française. Mais aussi des hommes et des femmes politiques symboles de la gauche qui, de nouveau, accède au pouvoir dans l’Hexagone après l’élection, le 6 mai dernier, de François Hollande. Au premier rang, des figures connues: les anciens premiers ministres Pierre Mauroy, Lionel Jospin et Laurent Fabius, l’homme d’affaires Pierre Bergé, le maire de Paris Bertrand Delanoë, fier d’avoir fait installer, sur le parvis de son Hôtel de Ville, un écran géant pour retransmettre la cérémonie de passation de pouvoirs. Mais aussi les dirigeants des syndicats et du patronat. Laurence Parisot, patronne du Medef, nuance devant les micros le soutien qu’elle apporta à Nicolas Sarkozy durant la campagne électorale.

Plusieurs anciens chefs de gouvernement conservateurs, dont Edouard Balladur, ont fait savoir qu’ils regrettaient de ne pas être conviés. François Hollande a tranché, invitant à «titre personnel» les anciens premiers ministres socialistes avec lesquels il partagera un déjeuner, après sa descente des Champs-Elysées et son hommage au «père» de l’Instruction publique Jules Ferry et au Prix Nobel Marie Curie. Suivra son départ pour Berlin afin d’y rencontrer Angela Merkel dans l’après-midi sur fond de crise grecque et de menaces d’implosion de l’euro.

Il est 10 heures précises. François Hollande, costume sombre, cravate bleue, pénètre à son tour dans ce palais qui l’abritera désormais pour les cinq années à venir. Le climat politique s’est légèrement crispé dans la matinée avec l’annonce par Jean-Pierre Jouyet, un proche du nouveau chef de l’Etat, de la nomination de Jean-Marc Ayrault, le maire socialiste de Nantes, comme premier ministre. Nicolas Sarkozy, descendu du perron pour accueillir son successeur, lui serre franchement la main. Dehors, rue du Faubourg Saint-Honoré, une foule se presse, parmi lesquels beaucoup de partisans de l’ancien président pressés de le saluer et de le remercier. Les journalistes de télévision, qui leur tendent le micro, s’inquiètent de les voir scander le nom de leur champion lorsque celui-ci quittera, en voiture, le palais présidentiel. Ne pas transgresser l’ambiance d’union nationale, ce fameux «esprit républicain» est le mot d’ordre. Depuis le soir du 6 mai, Nicolas Sarkozy est salué pour la dignité de son allocution et son souci d’assurer au mieux la passation de pouvoirs.

Deux présidents pour la France. Leur entretien, entamé à 10h00, aura duré quarante minutes exactement. Au cœur de leur entretien, les questions de sécurité cruciales et le «testament» du sortant: cette liste de noms de collaborateurs à recaser, tel Xavier Musca, le secrétaire général sortant de l’Elysée remplacé, dès aujourd’hui, par Pierre-René Lemas. C’est à ce dernier que doit revenir, dans l’après-midi, le soin d’annoncer le nom du nouveau chef de gouvernement. A lui aussi, mercredi, l’annonce des noms des ministres qui formeront la colonne vertébrale de l’administration Hollande. L’attente aura été longue. Les conversations entre les invités portent toutes sur l’échange entre le chef de l’Etat sortant et son successeur. Se tutoient-ils comme ils le faisaient d’ordinaire sur les bancs de l’Assemblée nationale? Le transfert des codes nucléaires est bien sûr dans toutes les têtes. D’autres murmurent, en souriant, que les codes les plus importants seront ceux «qui permettront de comprendre Angela Merkel», tant le futur tandem qu’il formera avec la chancelière allemande est essentiel. Un téléphone portable vibre. Un invité, au premier rang, voisin de Jean-Marc Ayrault, répond derrière la corde rouge qui sépare ce public trié sur le volet du tapis rouge présidentiel. Députés et sénateurs sourient et échangent dans l’attente de la prochaine bataille: celle des législatives, les 10 et 17 juin. Symboles républicains toujours, avant le dépôt d’une gerbe sur la tombe du Soldat inconnu, au pied de l’Arc de Triomphe.

L’on apprend que Valérie Trierweiler, compagne de François Hollande, et Carla Bruni-Sarkozy partagent au même moment un café discret dans un autre salon de l’Elysée. Symbole là aussi: Ségolène Royal, l’ex-compagne du nouveau président, mère de leurs quatre enfants, n’a pas fait le déplacement. Exit la famille «recomposée» du chef de l’Etat élu le 6 mai. Nicolas Sarkozy avait, lui, convié ses enfants. Son plus jeune fils, Louis, s’était voici cinq ans attardé devant les décorations promises à son père. Seuls sont présents, cette fois, l’autre «famille» de François Hollande, sa tribu des «plus proches»: Pierre Moscovici, Manuel Valls son ex-porte-parole, Aquilino Morelle, le rédacteur de ses discours de campagne… Martine Aubry, l’incontournable patronne du PS, est à leurs côtés. Quel rôle pour celle qui fut battue, en finale des primaires socialistes, par le nouveau président?

10h42. Deuxième poignée de main présidentielle. Les deux premières dames s’embrassent. Main dans la main avec son épouse, Nicolas Sarkozy quitte l’Elysée. Ses anciens collaborateurs l’applaudissent. La musique de la garde républicaine retentit. Dans la grande salle des fêtes de l’Elysée, le cordon de Grand-Croix de la Légion d’honneur vient d’être remis à son successeur, en présence des présidents des deux Assemblées. François Hollande signe le procès-verbal. Le président du Conseil constitutionnel, Jean-Louis Debré, proclame les résultats. «Monsieur le président de la République. Vous avez recueilli 18 millions 666 000 voix, soit la majorité absolue des suffrages exprimés. Vous devenez aujourd’hui le 24e président de la République française. A partir de ce jour, vous incarnez la France, vous symbolisez les valeurs de la République.»

François Hollande prononce son premier discours présidentiel: «J’adresse aux Français un message de confiance. Nous sommes un grand pays qui dans son histoire a toujours su surmonter les épreuves […] en restant lui-même, toujours dans l’élévation et l’ouverture. Jamais dans l’abaissement et le repli […] Redresser la France dans la paix et la justice […] Je mesure aujourd’hui même le poids des contraintes auxquelles notre pays fait face. Une dette massive, une Europe qui peine à sortir de la crise. […] Il n’y a pas de fatalité dès lors que nous mobiliserons toutes les ressources de la France». Les premiers mots du quinquennat. La première épreuve de la réalité. Le premier appel à l’unité de la nation et, à nouveau, au «rassemblement». «Faire vivre ensemble tous les Français, sans distinction, autour des mêmes valeurs. Tel est mon impérieux devoir […] Nous sommes la France». La laïcité est brandie en priorité. L’exemplarité aussi. «Je fixerai les priorités mais je ne déciderai pas pour tout et partout». La page de la présidence omniprésente dont Nicolas Sarkozy avait sa marque est désormais tournée.

La retransmission télévisée revient vers l’extérieur, où les partisans de Nicolas Sarkozy scandent son prénom. Le fils de ce dernier, Jean, se présenterait aux prochaines législatives. La tribu Sarkozy, dit-on, va chercher à se faire «oublier». 10h53. La voiture qui attendait le président sortant est passée depuis déjà une dizaine de minutes. La première allocution de François Hollande président dit le mérite et la confiance adressée à l’Etat et la promesse d’un nouvel acte de décentralisation. «La confiance, elle repose sur la justice. Il est temps de remettre la production avant la spéculation… Je rendrai à la jeunesse la place qui doit être la sienne, la première.» C’est l’heure des grands principes, du rappel des grandes promesses de campagne, sous les ors de la République. L’assistance est solennelle, muette. Le premier discours aura été long. «Pour surmonter la crise qui la frappe, l’Europe a besoin de projets. Je proposerai à nos partenaires un nouveau pacte qui alliera la réduction nécessaire des dettes publiques avec un retour de la croissance.» La déclaration des droits de l’homme et du citoyen est citée en référence. Chacun de ses prédécesseurs est cité. Sans exception. «Nicolas Sarkozy, à qui j’adresse mes vœux pour la nouvelle vie qui commence devant lui» est le dernier de la liste. «L’espoir doit être le fil conducteur.» Il est 10h58. Pierre Mauroy, premier chef du gouvernement socialiste nommé en 1981 par François Mitterrand, reçoit une longue accolade. Seuls les flashes des caméras rompent le silence. Tous, dans ce Palais de l’Elysée, théâtre du spectacle républicain par excellence, savent qu’en ce 15 mai 2012, les épreuves ne font que commencer.