2012-2017

François Hollande, le quinquennat cambriolé

Deux hommes pour un palais. Ce lundi 8 mai, pour commémorer la fin de la Seconde Guerre mondiale, François Hollande et son successeur élu à l’Elysée seront ensemble sur la photo. La fin d’une présidence déjà en miettes, dont la page sera très rapidement tournée

Opération rupture. Il est tard, ce mardi 30 août. Entamée au printemps avec la naissance d’En marche!, l’année 2016 prend, pour François Hollande, l’allure d’une hécatombe. Reçu à l’Elysée avant le déjeuner, son ex-secrétaire général adjoint vient de lui déclarer la guerre. Le vocabulaire est poli. Les termes du divorce respectueux. Emmanuel Macron, l’homme dont le président a un peu vite déclaré, en février, qu’il «sait ce qu’il lui doit», a fait le choix du parricide.

Au palais où l’énarque de 38 ans officia comme numéro deux du staff présidentiel de mai 2012 à avril 2014, le surnom de «Brutus» fait florès. «Il m’a trahi avec méthode», répète ce mardi soir le président, sonné par tant d’aplomb, lors du dîner des ténors de la majorité. François Hollande flaire, ce 30 août, le vent mauvais de la porte qui se referme en claquant sur ses cinq ans de présidence. Macron le surdoué vient de cambrioler son quinquennat.

Comment lui résister?

Ils s’appréciaient pourtant beaucoup. «Emmanuel est efficace, souple, charmeur. Comment Hollande pouvait-il lui résister?» nous racontait, en 2015, l’entrepreneur retraité Henry Hermand, l’un des parrains politiques et financiers d’Emmanuel Macron. De fait: deux ans durant, alors que le premier ministre Jean-Marc Ayrault peinait comme un beau diable à dompter (sans succès) les «frondeurs» socialistes résolus à le couler, la présidence Hollande et le conseiller Macron ont slalomé de concert avec l’ambiguïté. Sur l’avant-scène internationale, le chef de l’Etat français règne en faiseur de paix.

Déclenchée en janvier 2013, huit mois après son élection, l’intervention militaire française au Mali – suivie en fin d’année par l’envoi d’une force de maintien de la paix en Centrafrique – a transformé ce «président normal» en chef de guerre. Durant l’été, Hollande le pacificateur a même fait la leçon à Barack Obama, qui, face à l’utilisation d’armes chimiques par le pouvoir de Damas, a décidé de ne pas épauler Paris dans sa volonté de frapper en Syrie. Sur le plan intérieur, les réformes de la société et de l’économie françaises s’embourbent. Emmanuel Macron, comme tous les autres conseillers élyséens, voit s’amplifier avec inquiétude la rébellion à gauche: «S’il y a une leçon qu’Emmanuel a retenue, c’est l’échec des années 2012-2014, explique un ancien membre du cabinet présidentiel. Ce quinquennat a manqué de «marqueurs» identifiables. Il ne refera pas cette erreur.»

Opération transformation

Printemps 2013. Opération transformation. Emmanuel Macron est alors le «sherpa» du président sur trois fronts essentiels: celui de l’économie internationale, de l'Europe et celui de la lutte contre l’évasion fiscale. Il a acquis la conviction d’un nécessaire virage. L’écrivain Erik Orsenna, séduit par cet énarque féru de philosophie qui lui rappelle son propre itinéraire auprès de François Mitterrand, se souvient de leurs discussions sur Airbus, dont l’écrivain est membre du conseil d’administration. «Airbus, c’est la preuve que l’Europe économique ne peut fonctionner qu’en étant intégrée. On ne peut pas construire un fuselage avec des règles différentes. Nous avions baptisé nos arguments pour le changement «la théorie Airbus», explique-t-il au Temps.

Car «l’avion France» est mal en point. Le scandale du compte bancaire non déclaré de Jérôme Cahuzac, ministre socialiste du Budget acculé à la démission par les révélations de Mediapart, fait se gausser, à Bruxelles, Genève ou Londres, tous ceux qui ont fui l’Hexagone en raison de la surtaxe de 75% sur les plus hauts revenus. Plus grave: après les «bonnets rouges» bretons, le mouvement des «pigeons», ces entrepreneurs du secteur numérique mobilisés contre les impôts et prêts à plier bagage, alerte la tour de contrôle élyséenne. La commission européenne s'inquiète des dérapages budgétaires alors que perdure la crise grecque, dans laquelle Francois Hollande s'est engagé pour défendre Athènes. Le virage pro-entreprise et pro-compétitivité devient indispensable. Le patron des patrons français, Pierre Gattaz, mène l’offensive: «Avons-nous défilé chez Emmanuel Macron? Oui», nous confirmera-t-il.

Deux gauches «irréconciliables»

Un homme est mandaté pour faire virer le paquebot France en évitant les icebergs socialistes: Manuel Valls. Plus calculateur que jamais, François Hollande sait que son ministre de l’Intérieur – le Monsieur 6% des primaires de 2011 qui promet s’il le faut de «débaptiser le PS» et admet l’existence de deux gauches «irréconciliables» – remettra de l’ordre au forceps dans cette majorité devenue introuvable. L’affaire ne s’engage d’ailleurs pas trop mal. Dans leur livre Un Président ne devrait pas dire ça… (Ed. Stock), les journalistes du Monde Gérard Davet et Fabrice Lhomme expliquent comment, à l’époque, le locataire de l’Elysée décide l’exécution ordinaire du bien trop mou Jean-Marc Ayrault, empêtré dans cette byzantine «Hollandie».

Il y a urgence. L’hyperfiscalité désespère les patrons. Avec 3,5 millions de demandeurs d’emploi, le chômage atteint un record. Les scabreuses images du chef de l’Etat casqué, en scooter, devant l’appartement voisin de l’Elysée où vit Julie Gayet ont transformé le palais en vaudeville. La «voyoucratie» républicaine, style Cahuzac, est dénoncée. Les activistes «zadistes» barricadés sur le site du futur aéroport de Notre-Dame-des-Landes crient à la «trahison écologique» tandis que les Verts désertent le gouvernement. Un an plus tard, de passage à Paris en mai 2015 à l’invitation de Ringier (éditeur du Temps), l’ancien chancelier allemand Gerhard Schröder, qui remit d’aplomb le «malade de l’Europe», prononce devant nous l’éloge funèbre: «La France peut continuer de croire qu’elle n’aura pas besoin de réformes. Mais qui d’autre peut y croire?»

Une peur viscérale: un pays en rébellion

Le deuxième chapitre du quinquennat peut commencer. Mais pour qui? Et avec qui? Aux journalistes qu’il reçoit sans cesse dans son bureau de l’Elysée pour «expliquer sa politique», François Hollande sert une obsession unique: ne pas jeter les Français dans la rue. Tout part de là. Et Emmanuel Macron, d’abord comme conseiller puis comme ministre, est le témoin de cette peur viscérale d’un pays qui entrerait en rébellion. Entré en vigueur le 1er janvier 2013, le pacte national pour la croissance, la compétitivité et l’emploi est supposé, à coups d’allégements fiscaux moyennant embauches, permettre la fameuse «inversion de la courbe du chômage» promise par le chef de l’Etat. Sauf que le dispositif, compliqué et nuancé, bute sur une défiance généralisée. La reprise reste aux abonnés absents.

L’avocat Arnaud Montebourg, qu’Emmanuel Macron remplace à Bercy au pied levé, instruit dès son limogeage le procès en «mollesse» de ce président bien trop normal. L’affaire Leonarda, du nom de cette jeune immigrée kosovare expulsée avec sa famille qui, depuis Pristina, s’est permis d’interpeller le président, fait ricaner la droite et l’extrême droite. L’autorité élyséenne est en lambeaux. L’économie tricolore manque d’oxygène. Un seul texte surnage, vite devenu la coqueluche des médias: la «loi Macron» sur la croissance et l’activité, débattue au printemps 2015 puis définitivement adoptée en juillet. L’embryon d’une libéralisation qui, en pleine polémique sur l’arrivée d’Uber dans les grandes villes, étend l’ouverture dominicale des magasins et dope la concurrence du rail par l’ouverture aux bus low cost…

«Charlie», puis le Bataclan

La seconde vie du quinquennat Hollande est vite happée par un autre engrenage: celui du terrorisme. 7 janvier 2015. La rédaction de Charlie Hebdo est décimée par les frères Kouachi. Les «monuments» de l’irrévérence que sont les dessinateurs Wolinski ou Cabus gisent sous les tables de la salle de rédaction, au siège du journal satirique, rue Nicolas-Appert. Le 11 janvier, Emmanuel Macron marche, comme tous les ministres, derrière le plus imposant cortège de chefs d’Etat et de gouvernement jamais réuni au chevet d’un pays assiégé. Le boulevard Voltaire n’a jamais mieux porté son nom. 13 novembre 2015. Dans la tribune pour le match France-Allemagne, François Hollande est évacué du Stade de France à l’explosion des premiers kamikazes de Daech. Paris n’est plus qu’une plaie. Le Bataclan, les terrasses de cafés… Puis l’assaut, deux jours plus tard, donné contre l’appartement de Saint-Denis où s’est réfugié le chef du commando, Abdelhamid Abaaoud.

Cent trente morts. Plus de 400 blessés. Avec, comme conséquence politique majeure, l’irrémédiable fracture du projet sur la déchéance de nationalité pour les terroristes ou leurs complices. «Si l’on ne devait retenir qu’un seul moment charnière, l’un de ceux qui laissent un goût d’irréversibilité, ce serait celui-ci: le renoncement du président à réformer la Constitution comme il l’avait annoncé au parlement réuni en congrès, le 18 novembre 2015», juge Solenn de Royer dans le passionnant livre Le Deuil du pouvoir (Ed. Perrin). «Hollande a incarné la France, puis il s’est sabordé», estime la journaliste Anne Sinclair, qui le connaît très bien. 30 mars 2016, soit presque un an avant la fin du quinquennat: en costume sombre, dans le salon Napoléon III de l’Elysée, François Hollande renonce, en quelques mots, à cette mesure symbole dont Emmanuel Macron s’était par avance désolidarisé. Avec 18% d’opinions favorables, sa présidence est en miettes.

Faire rimer France et modernité

La course à l’Elysée est grande ouverte. Ils le savent. Pis: l’idée d’une primaire à gauche s’installe, soumettant le président sortant à une humiliation certaine. On oublie trop le calendrier. 6 avril 2016. Une semaine seulement après le retrait de la déchéance de nationalité, Emmanuel Macron lance En marche!, le mouvement qui porte ses initiales. Les médias parisiens, qui se sont entichés de ce ministre à peine quadragénaire capable de défendre avec conviction «l’ubérisation de l’économie» tout en proclamant qu’il «garde le cœur à gauche», gonflent la bulle avec constance. Absorbé par ses combinaisons politiciennes sans issue, François Hollande voit peu à peu son quinquennat lui échapper. Son renoncement, le 1er décembre, tire le dernier trait.

Soutenu par tous ceux qui le voient à la fois comme le meilleur des héritiers du président sortant et surtout comme le seul capable de faire rimer France et modernité, l’ancien ministre de l’Economie peut achever le cambriolage politique du siècle. Et retourner à l’Elysée. En président tout sauf «normal».


Repères

6 mai 2012: François Hollande est élu président de la République avec 51,64% des voix, contre 48,36% pour Nicolas Sarkozy.

19 mars 2013: démission de Jérôme Cahuzac, ministre du Budget, qui reconnaîtra plus tard avoir eu un compte bancaire non déclaré en Suisse, puis à Singapour.

25 janvier 2014: le président annonce, dans un communiqué à l’AFP, sa rupture avec Valérie Trierweiler. Sa liaison avec l’actrice Julie Gayet ne sera jamais officialisée.

26 août 2014: Emmanuel Macron, ancien secrétaire général adjoint de l’Elysée, est nommé ministre de l’Economie dans le gouvernement de Manuel Valls.

Octobre 2016: publication du livre Un Président ne devrait pas dire ça… (Ed. Stock), des journalistes du «Monde» Gérard Davet et Fabrice Lhomme.

1er décembre 2016: François Hollande est le premier président de la République française à renoncer à se représenter à l’issue d’un premier mandat.

10 mai 2017: dernier Conseil des ministres du quinquennat Hollande.

14 mai 2017: le mandat de François Hollande expire à minuit.

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