C’est un jeu de massacre. Reprendre quelques phrases clefs de la campagne présidentielle victorieuse de François Hollande, et les comparer à la situation de la France en ce printemps 2016, ne peut que donner du grain à moudre à tous ceux qui rêvent de le remplacer dans un an à l’Elysée. Parc des expositions du Bourget, le 22 janvier 2012: «Je ne veux être jugé que sur un objectif: est-ce que les jeunes vivront mieux en 2017 qu’en 2012?» Sur le plateau de TF1, le 9 septembre 2012: «L'inversion de la courbe du chômage dès 2013, c’est une volonté, une stratégie…» Au Cirque d’hiver à Paris, le 17 mars 2012: «Nous relancerons l’Europe et nous n’abdiquerons pas nos responsabilités.»

Bilan 2016? Une jeunesse bousculée par la colère des «Nuit Debout». Un taux de chômage toujours record et une courbe jamais inversée. Une France coresponsable de la débandade européenne sur les migrants… «On ne peut pas empêcher une grande partie de nos électeurs de 2012 d’être profondément déçus, déplore l’eurodéputée socialiste Isabelle Thomas. Qu’il y ait un problème de bilan me paraît évident.»

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Emmanuel Macron mis de côté

On connaît la réponse de l’intéressé. Sur Europe 1 mardi, François Hollande l’a répété à propos de la présidentielle de mai 2017, sur laquelle il se prononcera en décembre, après les primaires des Républicains, les 20 et 27 novembre: «Il y a une alternative à droite, mais il n’y a pas d’alternative de gauche, au sens où il n’y a pas un mouvement qui, aujourd’hui, puisse accéder au second tour et conduire les destinées de la France.» Exit donc, l’appel à la rénovation de son ministre de l’Economie social-libéral Emmanuel Macron qui l’exhorte, à la tête de son mouvement «En Marche», à faire «son bilan maintenant. En conscience».

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Rejeté, le droit d’inventaire brandi, au sommet du Mont Beuvray, par l’ex-ministre du Redressement productif Arnaud Montebourg, pour qui «le bilan de ce quinquennat ressemble à un bilan municipal». Surveillée de près, l’éventuelle rébellion de dernière minute de son premier ministre Manuel Valls, apôtre de la «gauche de gouvernement» à la Gerhard Schröder ou Tony Blair. «Nier l’alternative, c’est dire à la gauche: vous pouvez penser ce que vous voulez de mon bilan, mais il est aussi le vôtre. Vous ne pourrez pas vous en débarrasser comme ça! Ce bilan, c’est le scotch du capitaine Haddock» s’énerve un député PS.

Dans les sondages, une plongée abyssale

Sauf que ce scotch-là ne peut faire oublier la plongée abyssale du président dans les sondages: 55% de Français «confiants» dans sa présidence en juin 2012, à l’issue de législatives remportées haut la main par les socialistes (280 élus PS contre 180 UMP); 41% seulement d’opinions favorables en septembre 2012, pour tomber à… 15% en avril 2016. «Hollande est aujourd’hui à peu près le seul à y croire. Comme à la veille des primaires du PS de 2011», nous expliquait récemment Alain Bergougnoux, l’un des gourous électoraux du PS. A preuve. Novembre 2014: 13% des Français seulement jugent, à la mi-mandat, son bilan économique satisfaisant, alors que son prédécesseur Nicolas Sarkozy recueillait tout de même 38% d’opinions favorables, sur fond de tempête financière internationale. Avril 2016: 81% le jugent «négatif» et 41% «très négatif». Verdict de Bruno Jeanbart, d’Opinion Way dans Le Figaro? «Modifier une image qui a fini par s’installer n’est pas facile, d’autant que ses réussites internationales, comme l’intervention au Mali ou le succès de la conférence COP 21 n’ont pas d’effets sur l’opinion. Le vrai bilan du quinquennat est cette rupture avec les Français.»

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Le site qui évalue la mise en œuvre des promesses

Que reste-t-il dès lors, de ces quatre années passées à l’Elysée où François Hollande est le second président de gauche de la Ve République, après François Mitterrand entre 1981 et 1995? Un site, Luiprésident.fr, tente d’y répondre.

Animé par une équipe d’étudiants de Sciences Po Lille, il évalue, du vert (tenu) au marron (brisé) en passant par le rouge (annonce) la mise en œuvre des 60 promesses du candidat. Bilan: une nette dominante rouge sombre à partir d’août 2012… soit à peine trois mois après son entrée en fonction, le 15 mai 2012. Cases vite cochées? La parité homme-femme au gouvernement, le retour partiel à la retraite à 60 ans, l’inscription dans une loi organique d’une règle d’or d’équilibre des finances, limitant le déficit public «structurel» à 0,5% du PIB… et la création d’une tranche d’imposition à 45% sur les plus hauts revenus dépassant un million d’euros par an (au total 75% avec les prélèvements sociaux), conformément à sa promesse du 27 février 2012. «Cette taxe symbolise notre bilan, nous expliquait en avril l’ancien député PS Thomas Thévenoud, rattrapé par le scandale de ses impôts impayés. François Hollande avait déclaré au Bourget: «Mon adversaire c’est la finance». Il fallait faire rentrer d’urgence de l’argent dans les caisses. Or ce fut un hold-up qui a angoissé et énervé tout le monde, bien au-delà des classes aisées.»

On connaît la suite. Les départs de riches contribuables à l’étranger. La révolte des «pigeons» du numérique qui finiront, à l’automne 2012, par faire reculer le gouvernement désireux de les imposer davantage. La colère des «Bonnets rouges» bretons à partir de la mi-2013, mobilisés contre de nouvelles taxes écologiques et routières. Plus de 9 milliards d’euros de contributions fiscales supplémentaires sur les entreprises. Plus de 80 milliards pour les particuliers. Plus de 50 hausses ou créations d’impôts.

Une défiance croissante

Lorsque le 31 décembre 2013, le président annonce un «pacte de solidarité et de responsabilité» destiné à convaincre les entreprises de réembaucher contre des allégements de charge (conforté depuis par l’adoption de la loi Macron en juillet 2015, et par le projet de loi El Khomri sur la réforme du code du travail actuellement débattue sous haute tension sociale), il est déjà trop tard. Le rapport de Louis Gallois sur la compétitivité remis en novembre 2012, le choc de simplification de mars 2013, ou les 45 milliards d’euros d’allégements fiscaux promis ne pèsent guère face à la défiance: «Les entreprises avaient besoin de cash et d’oxygène, pas de crédits d’impôts exigeant de remplir de lourds dossiers», note dans son blog l’économiste Bernard Cohen-Haddad. Le quinquennat, à mi-mandat, paie son déni de l’économie réelle. «La polémique sur les contreparties, sans cesse brandie par la gauche et par François Hollande lui-même, s’est avérée stérile, poursuit le blogueur. On ne force pas les entrepreneurs, attachés à leur liberté d’entreprendre, en les diabolisant, à investir ou à embaucher contre leur gré.»

«Il faut se méfier de la mémoire collective car elle est trompeuse. Nous avons quand même travaillé. Et souvent bien!» Celle qui s’exprime ainsi, dans le train qui la ramenait le week-end passé du festival «Etonnants voyageurs», n’est autre que l’ex-ministre démissionnaire de la Justice, Christiane Taubira. On pense bien sûr à l’autre bilan: sociétal et régalien. Sur le plan sociétal, un marqueur: le vote du «mariage pour tous» le 17 mai 2013, courageusement défendu par la ministre face aux quolibets rageurs de l’opposition conservatrice.

Coté régalien: la tragique séquence des attentats de 2015, ponctuée dans la nuit du 13 novembre par l’instauration de l’état d’urgence (toujours en vigueur), puis polluée aussitôt après par l’appel incompris à une révision constitutionnelle pour étendre la déchéance de nationalité aux auteurs d’actes terroristes (abandonnée le 30 mars 2016). En quelques heures, le président à la hauteur des événements est redevenu le tacticien électoral déconcertant. Ou l’art de gâcher un bilan: «Le plus grave est que ses manœuvres ont fini par tout obscurcir», regrette un ancien conseiller de l’Elysée.

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Drôle de quinquennat socialiste où le chef de l’Etat se retrouve vendeur d’armes

Les observateurs vantent le travail du ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, ou les vrais succès commerciaux que représentent les ventes d’avions militaires Rafale à l’Egypte (février 2015), ou de sous-marins à l’Australie (avril 2016). Drôle de quinquennat socialiste où le chef de l’Etat se retrouve vendeur d’armes en chef – même si l’Inde a quasiment annulé sa commande mirifique de 126 Rafale – et n’a, comme argument solide à avancer face à une contestation sociale croissante et aux 5,5 millions de demandeurs d’emploi toutes catégories (soit 700 000 de plus qu’au début du mandat), que le relatif redressement des comptes publics depuis 2012… «Nous n’aurions jamais obtenu le retour de la croissance [1,5% prévu pour 2016 corroboré par Bruxelles, soit le minimum pour que le pays cesse de détruire des emplois] si nous n’avions pas travaillé d’arrache-pied à la remise sur pied du budget», réitérait encore devant nous le 9 mai le ministre des Finances, Michel Sapin, l’un des plus vieux grognards de la Hollandie, condisciple du président à l’ENA au sein de la fameuse promotion Voltaire.

Sauf que le bilan chiffré n’est pas si catégorique: un endettement à hauteur de 96% du PIB fin 2015, à 2100 milliards d’euros. Des dépenses publiques toujours proches des 57,6% du PIB, record européen. «Cela fait quarante ans que la France s’endette et hypothèque l’avenir des prochaines générations. Cette réalité-là, ce quinquennat n’y a pas mis fin», déplore Bernard Spitz, âme du collectif social-démocrate Les Gracques et auteur de On achève bien les jeunes (Ed. Grasset). Dans Le stage est fini (Ed. Albin Michel), enquête implacable sur ce maussade bilan présidentiel, Françoise Fressoz est encore plus lucide: «François Hollande ne s’est jamais rêvé en sauveur du pays, juste en accompagnateur. Il s’est obstinément refusé à siffler la fin de la récréation jusqu’à ce que le pays furieux la lui impose. Tout cela est difficilement pardonnable.»