«Nous avons pris un coup de massue», reconnaissait dimanche soir Peter Altmaier, député conservateur proche de la chancelière Angela Merkel. Certes, la défaite de la CDU en Rhénanie-du-Nord-Westphalie était annoncée. Cette région vote traditionnellement à gauche. Mais personne n’avait prédit une telle progression des sociaux-démocrates, à l’heure où une partie de l’Europe se révolte contre le diktat de l’orthodoxie budgétaire prôné par Berlin. En Rhénanie, un des Land les plus déficitaires du pays, le SPD au pouvoir avec les Grünen ont poursuivi au cours des deux dernières années leur politique d’investissement, notamment en matière d’éducation, plutôt que de chercher à réduire la dette du Land. En leur accordant la majorité absolue des suffrages exprimés, les 13 millions d’électeurs de Rhénanie ont semblé désavouer le cap d’austérité prôné à Berlin.

«La défaite est trop nette, c’est très désagréable pour Angela Merkel», explique le politologue Gerd Langguth. L’autorité de la chancelière semble en effet vaciller, alors qu’elle s’apprête à recevoir ce soir François Hollande, devenu, en ­Allemagne aussi, le symbole de l’anti-merkelisme. Pour les sociaux-démocrates, «une victoire du SPD et des Verts à Berlin en 2013» est désormais «possible».

Angela Merkel était déjà en fragile posture avant le vote de dimanche. En Allemagne même, l’opposition bloque au Bundesrat un certain nombre de textes importants pour le gouvernement: la réforme fiscale voulue par les libéraux, qui doit alléger l’impôt sur le revenu de 6,1 milliards d’euros (7,3 milliards de francs), la réduction des subventions à l’énergie solaire et l’accord fiscal «Rubik» avec la Suisse. Cela laisse présager de nouvelles difficultés lors de l’adoption par le parlement allemand, prévue pour fin juin, du Mécanisme européen de stabilité (MES) et surtout de «Rubik».

Confortés par leur succès en Rhénanie, les sociaux-démocrates, dont l’aval est là encore indispensable, monnaieront au prix fort leur soutien au Bundesrat. Ce matin, quelques heures avant l’arrivée de François Hollande, les trois poids lourds du SPD entendent présenter leurs exigences: Walter Steinmeier, Peer Steinbrück et Sigmar Gabriel, les trois candidats potentiels du SPD aux élections de l’automne 2013, sont comme François Hollande favorables à des mesures de soutien à la croissance, réclament l’instauration d’une taxe sur les transactions financières (à laquelle la CDU est également favorable, mais pas les libéraux) et sont favorables aux fameux «eurobonds» que François Hollande entend réclamer à la chancelière allemande.

«Angela Merkel va devoir infléchir le cours de sa politique sous la pression des élections en France et en Grèce, estime le politologue Volker Kronenberg, de l’Université de Bonn. Le gouvernement allemand n’aura d’autre choix que de céder sur le terrain des impulsions en faveur de la croissance.» Déjà, plusieurs signaux ne trompent pas. La semaine dernière, le ministre des Finances, Wolfgang Schäuble, plaidait en faveur de réelles augmentations de salaire en Allemagne. Dans la foulée, le président de la Bundesbank n’écartait pas l’hypothèse d’une augmentation de l’inflation allemande, au-dessus du niveau européen.

Hier matin, Wolfgang Schäuble, dans un entretien au quotidien Les Echos, jugeait «légitime» l’idée d’une initiative pour la croissance, tout en précisant: «Par croissance, je n’entends évidemment pas la stimulation artificielle de la demande au moyen de dépenses budgétaires accrues.» Berlin juge «irréalistes» quelques-unes des promesses électorales de François Hollande, telles le fait de revenir, sous condition, à la retraite à 60 ans, d’embaucher 60 000 enseignants ou d’imposer à 75% les revenus supérieurs à 1 million d’euros.

Mais ses adversaires le savent: Angela Merkel s’avère particulièrement redoutable dans les situations difficiles. «Je vous prédis qu’elle saura se tirer de cette situation sans dommage», prévient Gerd Langguth. Au niveau fédéral, les sondages sont toujours favorables à la CDU et l’austérité prônée par la chancelière est soutenue par 59% des Allemands.

«Je ne pense pas qu’Angela Merkel va céder aux attentes de Hollande, estime l’éditorialiste Josef Joffe. Peut-être va-t-elle lui offrir le mot «croissance» dans le communiqué final. Mais davantage de dépenses et de dettes? Elle ne l’acceptera que si Hollande promet de s’attaquer à la réforme des structures, toujours repoussée et que Nicolas Sarkozy non plus n’a pas réussi à mettre en œuvre.»

«Angela Merkel va devoir infléchir le cours de sa politique sous la pression des élections en France et en Grèce»