Une profusion de livres, des rééditions d’ouvrages, une avalanche de hors-série publiés par les journaux français, des colloques. Ce 10 mai 2011, l’anniversaire des 30 ans de la victoire de François Mitterrand à l’élection présidentielle provoque un flot de nostalgie sans précédent. Le premier et unique président de gauche depuis 1958 est élevé, comme Charles de Gaulle, au rang de ceux qui marqueront l’histoire de la Ve République. Pour l’un comme pour l’autre, les zones d’ombre se sont estompées avec le temps, au profit d’une célébration de l’héritage et du parcours exceptionnel de l’homme politique.

Pour François Mitterrand, le chapitre du droit d’inventaire est clos. «Au sein du Parti socialiste, plus personne n’a besoin de se poser contre le mitterrandisme pour s’identifier», relève Gérard Grunberg, directeur de recherche au CNRS/Sciences Po. Une reconnaissance, encore impensable il y a 10 ans, est devenue possible. «C’est très frappant. François Mitterrand était un homme de clivage, il est devenu un référant pour la gauche. Les sondages montrent également un sacre dans l’opinion auprès des sympathisants de gauche», confirme François Miquet-Marty, directeur associé de l’Institut Viavoice. «Le temps a fait son œuvre. Les affaires ou les secrets ne sont plus que de petits cailloux dans la mer de l’histoire», avance Florence Drory, auteur d’un ouvrage biographique sur le président 1.

A un an de l’élection présidentielle de 2012, la célébration de la victoire de François Mitterrand, qui a donné le pouvoir à la gauche après 23 ans d’absence, est devenue un mantra psalmodié par les socialistes avec lyrisme et conviction. «S’il possède une image aussi positive, c’est parce qu’il est le seul à avoir su unifier la gauche et remporter une présidentielle, rappelle Gérard Grunberg. Il a rendu l’alternance politique possible, cela constitue son principal legs.» Avec 5079 jours passés à la tête de la République, il a aussi conservé le pouvoir de manière durable alors que «la gauche était encore hantée par cette malédiction qui l’avait contrainte à ne gouverner le pays que pour de très courtes périodes», écrit Pierre Favier dans son ouvrage sur mai 19812.

Au chapitre de l’héritage politique, «l’œuvre de François Mitterrand fait aujourd’hui partie des bases de la République», a asséné Laurent Fabius, premier ministre de 1984 à 1986, lors d’une journée organisée à Paris, vendredi dernier, par la Fondation Jean Jaurès et l’Institut François Mitterrand. «Personne ne reviendrait aujour­d’hui sur la suppression de la peine de mort ou les lois de décentralisation, par exemple.»

Sur le plan intérieur, «l’un des apports majeur fut le vent de liberté et de modernisation qui a soufflé sur la France», se remémore Pierre Mauroy, Premier ministre de 1981 à 1984. Parmi ce type de réformes, la suppression des tribunaux d’exception, la libéralisation des ondes qui a conduit à la création de nouvelles radios et télévisions ou «une forme de libération du territoire à travers la décentralisation, qui est à l’origine de l’épanouissement des capitales régionales». Dans sa liste, Pierre Mauroy inscrit aussi «l’ouverture aux arts», l’introduction du prix unique du livre ou d’ambitieux projets comme le Grand Louvre et sa pyramide de verre, l’Opéra Bastille ou la construction de la Bibliothèque nationale.

Un certain nombre de conquêtes sociales marquent encore le bilan mitterrandien, comme la cinquième semaine de congés payés. C’est aussi sous le premier septennat que la retraite a été abaissée de 65 à 60 ans, un acquis aboli l’an dernier avec la réforme des retraites. «La nostalgie de Mitterrand, c’est aussi celle des grands projets et des grands desseins dans les domaines culturel, social ou international», lance Jack Lang, ancien ministre de la Culture, très proche du président, à qui il vient de consacrer un ouvrage de souvenirs3.

Ainsi, en politique étrangère, «l’impulsion donnée à la construction européenne par François Mitterrand, avec Helmut Kohl et Jacques Delors, a constitué un moment de grâce. Jusqu’à l’adoption du Traité de Maastricht, en 1992, jamais l’Europe n’avait fait autant de progrès», estime l’ancienne ministre Elisabeth Guigou. Pour Pierre Mauroy aussi, «l’héritage de mai 81, c’est le choix irréversible de l’Union européenne, le maintien de la France dans le système monétaire européen qui a ouvert la voie à l’Acte unique, au Traité de Maastricht et à l’euro.»

Bref, aux yeux des socialistes, à l’heure du «jugement de l’histoire», «le bilan est positif dans l’ensemble, avec bien sûr des parts d’ombre», admet Laurent Fabius. Parmi elles, le bilan économique, peu glorieux, ou l’absence de réforme profonde des institutions de la Ve République, qu’il avait pourtant critiquées. Sur le plan de l’exercice du pouvoir, ce sont les affaires, les secrets, les révélations liées à la Seconde Guerre mondiale et à ses liens avec René Bousquet, secrétaire général de la police sous Vichy, qui ont troublé son image de résistant. Mais aussi la figure de Machiavel, de prince de la Renaissance, celle du Sphinx, sa double vie, le silence sur sa maladie ou les écoutes téléphoniques.

«Ses adversaires parlent d’ambiguïté, de mensonges. Mais François Mitterrand avait une conception du monde dans laquelle les êtres, les choses et les situations sont toujours doubles. Une personne est à la fois courageuse et lâche, une situation peut être à la fois désespérée et prometteuse, décrypte Laurent Fabius. Au cours de sa vie, il a connu les épreuves les plus dures, des moments où il a été rejeté et haï, d’autres où il a été adulé et célébré. Cette période de nostalgie elle-même l’aurait fait sourire, lui qui aimait ironiser en répétant qu’en France un bon socialiste est un socialiste mort.»

1. 2011 : Année François Mitterrand. Florence Pavaux-Drory et Fabien Lecoeuvre, Ipanema, 2011.

2. 10 jours en mai. Pierre Favier, Seuil, 2011.

3. François Mitterrand. Fragments de vie partagée. Jack Lang, Seuil, 2011.