FRANCE

François Pinault, portrait d'un Rockefeller à la française, saint patron de la Bretagne

Le premier patron de l'Hexagone, qui pèse 32 milliards de francs français, a construit son empire en tissant des relations tant à gauche qu'à droiteIl vient de consacrer plusieurs centaines de millions de francs de sa fortune personnelle pour soutenir TV Breizh, la première chaîne de télévision bretonne

Les dizaines de milliers de spectateurs qui, il y a un an, se sont précipités, Porte Maillot, à Paris, revivre la saga de Celui qui a dit non (Charles de Gaulle, revu par Hossein) ignoraient sans doute qu'ils devaient leur bonheur à un mécène, ami de Jacques Chirac: un certain François Pinault. Les Bretons qui, vendredi, ont eu la chance de pouvoir capter les toutes premières émissions de TV Breizh, la nouvelle chaîne de télévision bretonne, mise en place par le Breton Patrick Le Lay, ne savent pas non plus que l'événement a été possible grâce aux moyens colossaux dont dispose l'un des leurs, un des plus gros actionnaires de Bouygues, et donc de la chaîne TF1: le même François Pinault.

Raider sans états d'âme

C'est un événement, TV Breizh. Parce qu'un média puissant fonce dans un enjeu qui n'est pas que commercial: une chaîne régionale en breton fait irruption dans le grand débat sur l'effilochement de la République, sur le mouvement centrifuge des régions contre Paris. Bilingue, elle défie, en fait, le monopole de la langue de la République. Mais il y a autre chose ici: derrière le projet se dissimule – ce serait assez dans ses manières – un Rockefeller à la française qui, à 64 ans, rend hommage à son coin de terre. Comme au Jeu de l'oie, le destin d'un milliardaire commence en Bretagne et retourne à la case départ, soixante ans plus tard.

Le monsieur dont la fortune pèse 32 milliards de FF (en deuxième position derrière Liliane Béttencourt, propriétaire de L'Oréal) voit le jour, un certain mois d'août 1936 à Trévérien, dans les Côtes-d'Armor. On parle le patois gallo à la maison. Et, dans cette petite exploitation, la vie est dure. Comme est dure l'école pour cet adolescent qui la déteste, et la quitte à 16 ans, avec le souvenir dégoûté du mépris des jeunes bourgeois pour ce petit paysan emprunté mais batailleur. Dans la famille, on cachait des aviateurs alliés pendant l'Occupation: les Allemands battront le père pour faire parler le fils. Il se taira, obstinément. François est de ceux qui ont fait la guerre d'Algérie. Le père avait une petite activité de sciage. Au retour des combats, le fils en fera son affaire.

Dans le Who's Who, l'homme se vante de n'être qu'«un petit entrepreneur breton, doté pour seul diplôme de son permis de conduire». Voilà pour la légende. En réalité, d'employé à patron, c'est sur la générosité de son beau-père que le jeune Pinault, en fondant les Etablissements Pinault, assoira son assurance et sa fortune. Il devance tous ses concurrents avant de les dévorer. Chez ce raider sans états d'âme, d'un flair presque infaillible, le CV n'est qu'une longue suite de rachats de sociétés de plus en plus grosses. Où le flair de l'homme est heureusement relayé par la compréhension des banques (à commencer par le Crédit Lyonnais) et de précieuses amitiés politiques: le président Jacques Chirac à droite, les socialistes Edmond Hervé, maire de Rennes, et Louis Le Pensec. Flairées aux abords des tribunaux de commerce, les entreprises chancelantes passent par dizaines dans le sac du Breton. Du bois, où il prend une position dominante avant de s'en défaire, on passe au sucre, puis à l'immobilier. On saute sur le commerce de détail (Printemps-Redoute), on fait main basse sur la librairie (FNAC), on rachète un grand domaine du Bordelais, Château-Latour. On passe à la mode (Gucci), à l'art (le rachat à 100% de Christie's). L'art moderne, où le menuisier des débuts se révèle un collectionneur extrêmement avisé. Et un mécène aussi (les deux films de Bernard-Henri Lévy, l'entreprise gaullienne de Hossein). La presse enfin: une participation au Monde, le rachat à 100% du Point.

Les méthodes? Elles sont au cœur des questions que pose ce Médicis moderne aux dents d'acier. Plus chanceux, plus rusé sans doute que Bernard Tapie, il a entraîné l'Etat ou les banques dans des aventures où la débâcle fut pour les autres: pour le gouvernement, pour les établissements financiers, dont le Crédit Lyonnais. A plusieurs reprises, le contribuable s'est fait prendre en faute. En Californie, aux Pays-Bas, chez la juge Eva Joly, il est sous enquête.

Reste le Breton, chez lui. Mécène de l'école de son enfance, à Trévérien (il lui a offert une poignée d'ordinateurs), supporter d'une chaîne de télévision, c'est aussi le riche propriétaire, à hauteur de 100 millions et 49% du capital, du FC Rennes. Corsaire et saint patron. Riche, très riche surtout.

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