Affaire

François de Rugy succombe face à Mediapart

Le ministre français de l’Ecologie a finalement démissionné du gouvernement. Les nouvelles révélations du site d’information sur l'utilisation de son enveloppe de frais parlementaires menaçait d’entraîner une tempête trop risquée pour Emmanuel Macron

La quasi-coïncidence des dates s’est avérée fatale. Il y a un an, le 18 juillet 2018, l’affaire Benalla éclatait avec les premières révélations du Monde sur l’intervention musclée de l’ancien collaborateur rapproché d’Emmanuel Macron contre des manifestants, en marge du défilé syndical du 1er Mai. Mis en cause depuis plusieurs jours pour ses dîners fastueux par le site d’information Mediapart, et de nouveau mardi pour l'utilisation abusive de ses frais parlementaires (défiscalisés) le ministre de la Transition écologique et solidaire François de Rugy a donc préféré démissionner avant ce premier anniversaire, histoire d’éviter un nouveau tumulte estival au président.

Une démission présentée comme «personnelle», assortie d’une dénonciation du «lynchage médiatique» dont il dit avoir été l’objet, et accompagnée d’un dépôt de plainte pour «diffamation». «Comment ne pas penser aux mots de François Mitterrand en hommage à son ancien premier ministre Pierre Béregovoy» a posté sur Twitter le ministre démissionnaire, en référence à l'allusion du défunt président aux «chiens» qu'il accusait d'avoir sali son ex chef du gouvernement. Ce qui n’empêche pas l’Elysée d’être sans doute satisfait: le maintien de l’élu nantais à son poste, comme numéro deux du gouvernement chargé de mener à bien la transformation énergétique de la France, ressemblait déjà à un champ de mines.

Pas de réponse convaincante

Face aux accusations portées contre lui, toutes plus ou moins liées à son train de vie et à l’utilisation abusive des fonds de représentation liés à sa fonction lorsqu’il présidait l’Assemblée nationale (2017-2018), François de Rugy n’avait, en une semaine, pas réussi à apporter de réponses convaincantes, s'abritant avant tout derrière les réglements. Le fait qu’Emmanuel Macron, en déplacement officiel en Serbie, ait annoncé lundi qu’il s’en tiendrait aux «faits» pour ne pas tomber dans une «république de la délation», semble paradoxalement avoir précipité la chute de ce ministre passé par les Verts, un temps rallié au Parti socialiste, puis embarqué dans l’aventure de la macronie après l’élection présidentielle de mai 2017.

Le premier ministre Edouard Philippe, qui l’avait convoqué le jeudi 11 juillet, avait d’ailleurs été clair: «Tout responsable public est astreint à la double exigence de transparence et d’exemplarité», avait-il déclaré, demandant à son ministre de «répondre à toutes les questions que se posent légitimement les Français». Une enquête administrative avait même été déclenchée. Or aucun démenti formel convaincant n’a depuis été fourni par l’intéressé…

«L’information l’a de nouveau emporté sur la communication»

L’autre bras de fer, en arrière-plan de cette affaire, est celui qui oppose Emmanuel Macron à Mediapart. C’est à son directeur Edwy Plenel que le président français avait fait appel, en avril 2018, pour l’interroger aux côtés du journaliste de BFMTV Jean-Jacques Bourdin lors de son dernier débat télévisé. Or la guerre s’est progressivement installée entre l’équipe d’investigation de Mediapart et la majorité présidentielle, dont les partisans accusent le site de travailler «uniquement à charge», sur la base d’informations non vérifiées.

Problème pour le pouvoir en place: l’affaire de Rugy infirme cette thèse. Mediapart, qui a  publié mardi de nouvelles révélations sur l’utilisation abusive de l’enveloppe de frais parlementaires par le ministre, n’a jusque-là pas été mis en défaut. D’où la satisfaction de son enquêteur en chef Fabrice Arfi (l’homme qui révéla le compte dissimulé à l’étranger de l’ancien ministre socialiste du Budget Jérôme Cahuzac en 2013). «L’information l’a de nouveau emporté sur la communication», a-t-il déclaré à l’annonce du départ de François de Rugy.

Emmanuel Macron se trouve avec le même problème: le bassin de personnalités compétentes et solides autour de lui demeure restreint

Une des anciennes colistières de François de Rugy au sein des Verts

Bilan politique de cette «affaire»? Un mauvais coup à l’image du gouvernement, mais sans commune mesure avec les ravages de l’affaire Benalla qui, elle, atteignait directement le président de la République. Emmanuel Macron peut même se féliciter d’avoir tracé une ligne. Il avait, en 2018, maintenu son soutien à deux autres ministres accusés par la presse de harcèlement sexuel: l’ex-ministre de l’Ecologie Nicolas Hulot et le ministre du Budget Gérald Darmanin. Les deux avaient surmonté l’épreuve, et leurs accusateurs avaient dû remballer leurs «preuves», plus tard écartées par la justice, qui n’a jamais ouvert de poursuites.

Ironie de la vie politique, c’est à la suite de la démission surprise de Nicolas Hulot, le 28 août 2018, en direct à la radio, que François de Rugy avait été appelé à la rescousse, quittant la présidence de l’Assemblée pour rejoindre le gouvernement: «Tout s’est passé trop vite. De Rugy n’avait sans doute pas la dimension requise pour occuper ces deux fonctions. Emmanuel Macron se trouve avec le même problème: le bassin de personnalités compétentes et solides autour de lui demeure restreint», lâche une des anciennes colistières du ministre déchu au sein des Verts.

Des mœurs dépassées

L’histoire familiale et médiatique de ce scandale est aussi révélatrice des mœurs politiques françaises. Les dîners ponctués de homards et arrosés de grands crus servis à l’hôtel de Lassay – la résidence du président de l’Assemblée – n’étaient pas organisés pour des hôtes étrangers ou des invités de marque que la République française se devait d’impressionner. Les convives ainsi régalés à grands frais, invités via des cartons à l’en-tête de l’institution parlementaire, étaient pour la plupart des proches, des membres de la famille et… des journalistes triés sur le volet par l’épouse de François de Rugy, elle-même collaboratrice du magazine people Gala.

Qu’en déduire? Qu’il s’agissait ni plus ni moins que d’une opération de communication à usage personnel, menée par un couple ravi d’occuper les avant-postes du pouvoir. Mais aussi que les règlements en vigueur, non enfreints par François de Rugy, méritent d'être sérieusement revus. Des appels émergent aussi pour demander à la Cour des comptes d'auditer les dépenses des députés. Par sa démission, et malgré ses proclamations répétées d’innocence, le ministre français de la transition écologique n’a pas seulement succombé à Mediapart. Il vient aussi de démontrer que les mœurs républicaines en France, bon gré mal gré, n’ont pas d’autre choix que de changer.

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