Vladimir Poutine abat ses cartes en Syrie sans trembler. Jeudi 1er octobre, pour la deuxième journée consécutive, son armée a bombardé les positions des rebelles anti-Assad, balayant les critiques des pays occidentaux, qui s’étonnent que ces raids épargnent pour l’instant l’Etat islamique (EI). Le déploiement militaire russe en Syrie semble galvaniser les troupes gouvernementales, qui se préparent à une large contre-offensive, dans le nord du pays, menée -conjointement avec le Hezbollah libanais, des milices irakiennes et des combattants iraniens, dépêchés en renforts. Profitant de l’embarras des Occidentaux, dépassés par une offensive qu’ils n’avaient pas anticipée et de l’effacement de l’Arabie saoudite et de la Turquie, traditionnels protecteurs des insurgés, Moscou prend la tête du bloc pro-Assad pour remanier le jeu syrien à son avantage.

Le Ministère russe de la défense affirme avoir détruit jeudi quatre objectifs liés à l’EI. Parmi ceux-ci, figurent, selon le communiqué officiel, un dépôt de munitions près d’Idlib, dans le nord, un centre de commandement près de Hama et un site de préparation de véhicules destinés à des attentats — suicide, dans le nord de Homs. Or ces lieux ne correspondent pas à des sites d’implantation de l’EI, qui est présent le long de la frontière turque et dans l’est de la Syrie. Selon la chaîne de télévision libanaise Al-Mayadine, les avions russes ont plutôt visé des positions de l’Armée de la conquête, comme le premier jour de leur entrée en action. Cette coalition rebelle, emmenée par le Front Al-Nosra, la branche syrienne d’Al-Qaida, et le groupe islamiste Ahrar Al-Cham, s’était emparée au printemps de plusieurs villes de la province d’Idlib. Sa progression, à laquelle l’armée syrienne peine à s’opposer, fait peser une lourde menace sur la montagne alaouite et la plaine côtière, deux zones -vitales pour le régime syrien.

Combattre l’Etat islamique «et tous les autres groupes terroristes»

Confronté aux doutes des Etats-Unis et de la France sur l’objectif exact de son intervention, labellisée initialement comme «antiterroriste», Moscou a reconnu pour la première fois que celle-ci ne se limiterait pas à la lutte contre l’EI. «Nous allons combattre l’Etat islamique, Jabhat Al-Nosraet tous les autres groupes terroristes», a proclamé à l’ONU Sergueï Lavrov, le chef de la diplomatie russe. Questionné sur la définition qu’il donne de ce qualificatif, le ministre a répondu par une pirouette. «S’il ressemble à un terroriste, se comporte comme un terroriste, marche comme un terroriste et se bat comme un terroriste, alors c’est un terroriste «, a-t-il expliqué, avant d’ajouter que l’Armée syrienne libre (ASL), l’aile modérée de l’insurrection, soutenue par Washington et ses alliés arabes, ne serait pas visée.

Dans les faits, au moins deux de ces groupes ont été déjà touchés par les raids russes, dans la région de Hama:»Tajamu’Al-Izza «, mercredi, et» Liwa Sukkur Al-Djabal «, jeudi, dont le camp d’entraînement a été pulvérisé par une vingtaine de missile. La première de ces brigades a reçu par le passé des armes antichars américaines et les hommes de la seconde ont été formés par la CIA au Qatar et en Arabie saoudite.

Pas que des frappes ponctuelles

L’intervention russe ne devrait d’ailleurs pas se limiter à ce genre de frappes ponctuelles. Selon des sources libanaises, citées par l’agence Reuters, Moscou coordonne ses efforts avec l’Iran et la Syrie, en prévision d’une vaste opération de reconquête de la province d’Idlib. Dans son édition de jeudi, le quotidien russe Kommersant évoquait une «répartition des rôles «entre Russes et Iraniens: aux premiers, la couverture aérienne, et au second, l’envoi de troupes terrestres. Selon Reuters, des centaines de soldats iraniens ont déjà posé le pied en Syrie. Jusque-là, Téhéran se contentait de fournir à son allié syrien des -conseillers militaires et de mobiliser à son profit des milices chiites, d’origine libanaise (Hezbollah), irakiennes, et même afghanes.

Signe de la convergence croissante entre la Russie et la République islamique, le Ministère iranien des affaires étrangères s’est félicité des frappes russes, qualifiées d'«étape indispensable «dans la résolution de la crise. Le gouvernement syrien, avec qui le Kremlin sélectionne ses cibles, a évoqué un «grand changement «dans le conflit, grâce notamment à l’entrée en scène d’un matériel de surveillance de pointe. Rompant avec la dissimulation dont elle avait fait preuve jusque-là, l’armée russe a précisé jeudi son engagement en Syrie. Quelque 50 avions et hélicoptères ont été déployés, ainsi que des troupes d’infanterie de marine, des parachutistes et des unités de forces spéciales. La Russie, qui a enterré ce même jour toute hypothèse de ralliement à la coalition anti-EI conduite par les Etats-Unis, se pose désormais sans complexe, comme le patron d’un axe -concurrent, à coloration chiite, destiné à sauver le régime syrien.

«Kadhafi a été assassiné, la Libye est-elle en meilleure condition?»

Devant la presse à l’ONU, M. Lavrov s’est livré à une défense musclée de cette stratégie, en raillant la ligne anti-Assad des Occidentaux. «On nous a déjà dit qu’il suffisait de se débarrasser d’un individu pour que tout aille mieux», a-t-il observé. «Saddam Hussein a été pendu, est-ce que l’Irak s’en porte mieux? Kadhafi a été assassiné, la Libye est-elle en meilleure condition? Et aujourd’hui, nous diabolisons Assad. Ne pourrions-nous pas tirer des leçons du passé?».

En face, les parrains de l’opposition syrienne font pour l’instant profil bas. La Turquie et les pays participant à la coalition contre l’EI ont appelé, dans un communiqué commun, vendredi, la Russie à cesser immédiatement ses attaques contre l’opposition syrienne et à se consacrer à la lutte contre les djihadistes combattant en Syrie. Les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, la France, l’Allemagne, la Turquie et les alliés arabes du Golfe estiment que l’intervention russe constitue une «nouvelle escalade «dans le conflit de nature à alimenter l’extrémisme.

A un mois des élections législatives en Turquie, le président Erdogan doit composer avec une opposition très critique de sa politique syrienne. Jeudi 1er octobre, quatre anciens procureurs et un officier ont comparu à huis clos devant un tribunal d’Ankara. Ils risquent la perpétuité pour avoir ordonné la fouille, à Adana et à Hatay, en janvier 2014, de plusieurs camions bourrés d’armes destinées à la rébellion syrienne.

Du côté de l’Arabie saoudite, pourtant champion du camp anti-Assad, seul l’ambassadeur à l’ONU a réagi, en demandant un arrêt immédiat des bombardements russes. La guerre au Yémen, où les forces du royaume sont en passe de s’enliser et le maintien à un cours très bas du baril de pétrole, détourne l’attention du royaume du champ de bataille syrien.

Selon Théodor Karasik, spécialiste des pays du Golfe, Vladimir Poutine récolte aussi les fruits de sa politique de rapprochement avec la direction saoudienne, initiée par une rencontre en juin, à Saint-Pétersbourg, avec le ministre de la défense, Mohamed Ben Salman.