Brésil

Frédéric Louault: «Les parlementaires sont souvent plus puissants que leurs partis»

La procédure de destitution de la présidente Dilma Rousseff est devenue particulièrement chaotique cette semaine. Explications

Les coups de théâtre se sont succédé à Brasilia en ce début de semaine. Le président par intérim du Congrès des députés, Waldir Maranhão, avait créé la surprise lundi en annonçant qu’il annulait le récent vote de ses collègues en faveur de la procédure de destitution de la présidente Dilma Rousseff. Il est revenu mardi sur sa décision après avoir été durement remis à l’ordre par le président du Sénat Renan Calheiros. Professeur à l’Université libre de Bruxelles, Frédéric Louault décrypte la crise en cours.

Le Temps: Comment expliquez-vous la cacophonie de ces derniers jours?

Frédéric Louault: Cette cacophonie s’explique par l’individualisation extrême de la vie politique brésilienne. Certains députés sont plus puissants que leur formation politique, ce qui signifie qu’ils peuvent jouer leur propre jeu sans trop se soucier de discipline partisane. Nombre d’entre eux négocient personnellement l’attribution d’enveloppes budgétaires à leur circonscription ou l’octroi de positions gouvernementales à eux-mêmes et à leurs proches.

- D’où provient le pouvoir de ces parlementaires?

- Ce pouvoir a deux sources. La première est le système électoral, dit «à la proportionnelle sur liste ouverte». Les suffrages peuvent se porter aussi bien sur des listes de parti que sur des candidats particuliers. Après quoi, ils s’additionnent pour déterminer le nombre de sièges dévolus à chaque formation. Une telle procédure a pour conséquence que des personnalités populaires apportent de nombreuses voix à leurs mouvements et gagnent donc sur eux un grand ascendant. La seconde raison est le financement des campagnes électorales. Ce financement, privé et non plafonné, est pris en charge par les candidats, ce qui rend là aussi les partis fortement dépendants des individus.

- Les principaux pourfendeurs de Dilma Rousseff au parlement sont soupçonnés de corruption, quand ils n’ont pas déjà été condamnés pour ce motif. Le fléau est-il général?

- Le phénomène a traversé toute l’histoire du Brésil. Le premier président élu après le retour de la démocratie, Fernando Collor de Mello, avait promis de s’y attaquer avant d’être destitué pour… corruption. Les cas qui parviennent à la connaissance du public se sont multipliés depuis l’arrivée au pouvoir du Parti des travailleurs. Non que le problème se soit aggravé mais parce que les médias en parlent beaucoup plus qu’avant et que Dilma Rousseff comme son prédécesseur Luiz Inacio Lula da Silva ont renforcé les moyens de lutte contre ce type de délits. Un effort qui n’a pas empêché leur formation de s’en rendre à son tour coupable.

- Comment les Brésiliens supportent-ils cette situation?

- Ils montrent une grande tolérance à la corruption tant que leurs dirigeants assurent la croissance économique ou pratiquent une politique généreuse de redistribution. Le principe dominant dans ces circonstances se résume à la formule «il vole mais il agit». Les écarts constatés peuvent alors causer des mobilisations ponctuelles mais ils ne sont guère sanctionnés sur le plan électoral, comme le prouve la présence actuelle au Sénat de l’ex-président Fernando Collor de Mello. Le malheur de Dilma Rousseff est qu’elle doit gérer l’énorme scandale Lava Jato, lié au géant pétrolier Petrobras, en pleine période de ralentissement économique.

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