George Bush et John Kerry ne sont pas seuls à voyager. L'Amérique, à une semaine de la présidentielle, est prise d'une frénésie de mouvement. C'est une autre conséquence du système électoral. Une quarantaine d'Etats sont déjà virtuellement acquis à un candidat ou à l'autre. Pour les partis et leurs militants, dans ces fiefs où le résultat est connu d'avance, faire campagne n'a plus de sens. Mais ailleurs, dans les dix ou onze Etats qui peuvent basculer d'un côté ou de l'autre, les armées en campagnes ont besoin de forces fraîches pour aller faire du porte-à-porte, recruter de nouveaux électeurs, parler, convaincre.

Alors les partis organisent des migrations vers les swing states, surtout vers la Floride, l'Ohio, la Pennsylvanie, auxquels s'ajoutent, au fil des sondages, d'autres champs de bataille: le Colorado, où soudain les démocrates reprennent espoir, dans le Wisconsin, l'Iowa, le New Hampshire. Et depuis la fin de la semaine dernière: Hawaii! Le petit Etat du Pacifique (4 voix dans le collège électoral) semblait tellement acquis à Kerry que personne, depuis des semaines, ne voulait perdre d'argent dans une étude d'opinion. Or un sondage unique vient de faire basculer l'archipel dans les terrains chauds. Honolulu va devenir dans les jours prochains une destination pour des vacances éclair électoralement utiles…

Le Washington Post – qui a apporté dimanche son soutien à John Kerry dans un long éditorial nuancé – évalue à plusieurs dizaines de milliers le nombre des migrants mobilisés par les partis ou des mouvements sympathisants. Les démocrates, comme pour tout le travail de terrain, comptent d'abord sur les organisations amies, avec lesquelles ils n'ont, en principe, pas le droit de coordonner leur action. Trente-trois d'entre elles (syndicats, écologistes, groupes ad hoc, etc.) ont créé America Vote, qui a déjà financé partiellement le déplacement d'une trentaine de milliers de militants vers les Etats charnières. Un site internet assure la mise en place d'un réseau de carpooling – partage de voitures pour limiter les frais de voyage. A San Francisco, une opération est en cours pour un déplacement massif afin d'aider la campagne démocrate à Las Vegas: la Californie est acquise à Kerry, mais le Nevada peut encore basculer.

Le travail de migration électorale, au Parti républicain, est centralisé par la machine de campagne, dans la banlieue de Washington. Les cadres et les volontaires ont reçu des consignes de secret absolu – «Pas un mot aux médias» – afin de ne pas livrer à l'adversaire démocrate des informations sur les décisions stratégiques du parti. Le Washington Post affirme que les déplacements des militants républicains vers les swing states sont intégralement remboursés: voyage, hôtel, et 25 dollars par jour.

Certains de ces supporters mobiles sont plus connus que d'autres, et ils n'ont pas besoin d'argent de poche. Arnold Schwarzenegger, le gouverneur de Californie, qui ne peut pas aider George Bush dans son propre Etat, va faire campagne pour le président dans l'Ohio. Et surtout, Bill Clinton interrompt lundi sa convalescence pour accompagner Kerry à Philadelphie, Pennsylvanie. Il l'aidera aussi dans l'Arkansas, qui n'est peut-être pas aussi acquis au candidat républicain qu'on le croit.

Durant tout le week-end, George Bush et John Kerry se sont défiés d'un Etat à l'autre, sur un mode maintenant classique. Le démocrate dit qu'il représente un «espoir» contre un président qui cherche à «effrayer» les Américains. Le républicain dénonce son adversaire comme un «indécis» et un «amnésique». Et Dick Cheney en a rajouté une louche: si Kerry avait été président dans les années 80, s'est exclamé le vice-président, l'URSS existerait encore…