Les Frères musulmans sont en passe de s’imposer sur la nouvelle scène politique égyptienne. Leur parti politique, le Parti de la liberté et de la justice, convoite la moitié des sièges du parlement aux élections législatives prévues en septembre. Ils en obtiendraient entre 30% et 40%, disent les experts. Cela ferait d’eux la première force parlementaire, face à une constellation de partis désorganisés.

Ses ambitions affichées, la confrérie, toutefois, marche sur des œufs. Elle assure qu’elle ne présentera pas de candidat à l’élection présidentielle. Elle connaît la méfiance des Egyptiens face à ses velléités politiques, et les fantasmes qu’elle suscite à l’étranger, où l’on observe d’un œil suspicieux la montée en puissance du groupe islamique.

La prudence des Frères musulmans sème la confusion, à dessein. Voilà des semaines qu’ils évoquent un programme, qui reste pourtant secret. «Nous n’avons pas d’agenda, notre agenda est celui du peuple égyptien», déclarait début février Essam el-Erian, qui vient d’être élu vice-président du parti. A l’approche de l’échéance électorale, la confrérie ratisse large et tente d’éviter de heurter les sensibilités.

Elle a toutefois divulgué des bribes de son projet politique. Que dit-il? «Le programme est flou, c’est un mélange entre des conceptions religieuses et modernes. Pour parler de démocratie, ils emploient le mot issu du répertoire islamique shoura, qui signifie consultation, mais ne définissent pas les règles du jeu politique. Ils tentent d’être un parti attrape-tout», analyse Patrick Haenni, chargé de recherche à l’Institut Religioscope de Fribourg.

Les Frères musulmans n’ont pas oublié le tollé qu’avait provoqué l’ébauche de leur programme politique en 2007. Ils prévoyaient alors d’interdire la candidature des femmes et des chrétiens à l’élection présidentielle et de mettre en place un conseil de clercs, les oulémas, chargé de superviser le processus législatif. «Ces deux éléments ont disparu de leur discours, constate Patrick Haenni. Cela montre comment évolue l’islamisme, par petits ajustements progressifs, en faisant des gaffes et en tenant compte de la réaction publique.»

Plus explicite qu’un programme, le mode de création du parti dévoile les rapports de force qui parcourent la confrérie, tout juste sortie de l’ombre du règne Moubarak. Le Conseil de la shoura, organe consultatif du groupe composé de 109 membres, a élu les leaders du parti, et non ses 8000 membres, comme l’auraient souhaité les réformateurs. «Les Frères musulmans optent pour le contrôle du parti politique par la confrérie», interprète Patrick Haenni. Signe que les conservateurs, à la tête de l’organisation, l’emportent sur l’aile réformatrice.

La nouvelle Constitution égyptienne interdit pourtant les partis politiques fondés sur la religion. Le parti coordonnera ses positions avec la confrérie, mais il sera indépendant, assurent les Frères musulmans. Il sera «civil» et non «théocratique», clament encore ses leaders qui, une fois nommés, ont démissionné du Bureau de la guidance, l’organe collégial de la confrérie. Et le parti ouvre ses portes aux chrétiens et aux femmes. Un geste cosmétique, selon la politologue égyptienne Nadine Abdalla. «Le parti est la main droite de la confrérie. Alors qu’ils avaient la chance, dans le contexte actuel de liberté politique, de faire la distinction entre religieux et politique, ils ont choisi l’inverse.»

Le Parti de la liberté et de la justice est loin de faire l’unanimité au sein même de la confrérie. Les jeunes Frères musulmans en particulier, qui ont rejoint les rangs des manifestants sur la place Tahrir quand la vieille garde préférait garder ses distances, critiquent une direction trop figée. «La révolution a exacerbé plusieurs lignes de tension internes pour faire émerger, au sein des Frères musulmans, une nouvelle génération en quête d’un islam moderne», observe Patrick Haenni. Ces jeunes religieux contrariés pourraient se tourner vers la multitude de partis libéraux qui voient le jour. Certains ont d’ailleurs déjà claqué la porte de la confrérie (lire ci-dessous).

Mais les Frères musulmans semblent plus soucieux de cultiver les sensibilités religieuses ancrées dans la société égyptienne que les volontés révolutionnaires. Un tiers des Egyptiens se déclarent favorables à l’islam fondamental, tandis que 74% ont une opinion positive des Frères musulmans, affirme un sondage conduit par le Pew Research Center auprès de 1000 Egyptiens. Parmi eux, 70% disent également avoir une opinion positive du Mouvement du 6 avril, un groupe de jeunes activistes séculaires qui a joué un rôle majeur dans l’organisation des révoltes. Enfin, deux tiers des Egyptiens estiment que la loi civile devrait suivre strictement le Coran.

«La révolution n’est ni séculaire, ni islamique. Parler de liberté et de démocratie ne signifie pas que l’on refuse l’islam, commente Shadi Hamid, directeur de recherche au Brookings Doha Center au Qatar. La société égyptienne se dit en faveur d’un rôle politique plus prononcé de la religion. Les Frères musulmans bénéficient de ce sentiment religieux.»

Pendant ses années de clandestinité, la confrérie a recruté dans les mosquées, les universités et les syndicats. Du haut de ses 80 ans d’expérience, elle a de quoi inquiéter les embryons de partis, «juste capables de s’opposer à l’islamisme, selon Shadi Hamid. Cela ne fait pas un programme». «La polarisation des partis sur la question de l’islam risque d’occulter les préoccupations économiques et sociales plus fondamentales de la société égyptienne», renchérit Samer Soliman, professeur à l’Université américaine du Caire.

Le nouveau paysage politique égyptien comporte aussi ses zones d’ombre. Jusqu’à présent, le succès des Frères musulmans reposait sur sa capacité, en tant que force d’opposition, à mobiliser les déçus du régime Moubarak. Aujourd’hui, ils doivent trouver de nouveaux ressorts, pendant que les autres partis brandissent leur légitimité révolutionnaire.