Les haut-parleurs ont beau crépiter devant la mosquée Rabia al-Adawiyya, au cœur du faubourg de Nasr City, l’enthousiasme et la défiance des derniers jours ne sont plus de mise. Doublement abattus par la chaleur et par la destitution de leur président, quelque 3000 islamistes somnolent sous des tentes de fortune, entre poubelles et stands de jus de fruits. Encerclé par les tanks de l’armée, leur mini-bastion a pris des allures de forteresse assiégée depuis que l’armée a chassé, mercredi soir, le président Mohamed Morsi.

«En quelques heures, les militaires ont arrêté Morsi. Ils ont placé en détention ses proches conseillers, émis des mandats d’arrêt contre des Frères musulmans. Ils ont même fait fermer leur journal et plusieurs télévisions. C’est ça, la liberté prônée par les révolutionnaires? Moi, j’appelle ça un coup d’Etat, avec un maquillage civil!», grogne Ihab Abdel Latif. Barbe grise sur chemise bleue, cet ingénieur tient à rappeler que le raïs islamiste accusé de dérive autoritaire «a été élu démocratiquement». «Il n’a pas volé ses voix, que je sache! Pour moi, c’est lui, le seul et unique représentant légitime du pays, pas ce vieux juge choisi par les militaires», poursuit-il, en promettant de rester ici jusqu’au «martyre s’il le faut».

Le visage encadré d’un foulard crème, une femme s’approche. Elle s’appelle Iman Ibrahim et veut absolument parler à «la journaliste occidentale». «Je vous en supplie, écrivez la vérité!» lance-t-elle. «Ici, les gens sont calmes, polis. Les hommes vous respectent et vous êtes en sécurité. Pas comme à Tahrir où une centaine de femmes ont été violées par des malfrats! Jugez par vous-même: les Frères musulmans ne sont pas ces «monstres» que l’opposition cherche à dépeindre», ajoute-t-elle.

Dans la foule, la rumeur d’un accrochage entre forces de l’ordre et pro-Morsi aux alentours de l’Université du Caire se met à circuler. L’avant-veille, une violente altercation y avait déjà provoqué la mort d’une dizaine de supporters du chef d’Etat déchu. A cette nouvelle, Ahmed Saber, un jeune Frère venu d’Alexandrie, affiche une mine désemparée. «Pour l’heure, la consigne est de rester sur place, de résister pacifiquement à l’armée. Mais sincèrement, on attend toujours les directives d’en haut pour savoir dans quel sens agir», dit-il.

Fragilisé par toutes ces arrestations en série, traumatisants souvenirs des années Moubarak, le leadership des Frères n’a pas encore dévoilé sa stratégie pour les jours à venir. C’est qu’à l’issue du discours du général Al-Sissi, mercredi soir, les événements se sont précipités. Dès jeudi matin, on apprenait la détention préventive de Mohamed Morsi. D’après un de ses proches conseillers, il aurait d’abord été placé en résidence surveillée au club de la Garde républicaine, avant d’être séparé de son équipe et emmené au Ministère de la défense. Plus tard, les médias locaux annonçaient l’arrestation par la police militaire de Mohamed Badie, le guide suprême de la confrérie, à Marsa Matrouh, au nord-est du pays. Peu auparavant, les autorités avaient lancé des mandats d’arrêt contre lui et son adjoint, Kheirat el-Chater, pour incitation à tuer des manifestants lors d’un rassemblement, dimanche, devant le siège des Frères musulmans, sur la colline du Moqattam, au sud du Caire.

Pendant ce temps, le quartier général du Parti liberté et justice (PLJ), ironiquement situé à quelques mètres du Ministère de l’intérieur, en plein centre-ville, a été évacué, et encerclé par un mur de barbelés doublé d’une colonne de soldats. Une «chasse aux sorcières» qui alarme aujourd’hui les organisations de défense des droits de l’homme. Pour elles, c’est un mauvais signal donné à l’acte 2 de la révolution égyptienne. C’est aussi une provocation risquée qui pourrait inciter certaines factions islamistes radicales qui gravitent autour de la confrérie à choisir la voie de la violence.

Pour l’heure, les Frères musulmans balayent d’un revers de la main cette seconde option. «Nous n’avons aucunement l’intention de prendre les armes. Nous ne sommes pas tentés par un scénario à l’algérienne», affirme Mohammad Soudan, chargé des relations externes au sein du PLJ. Dans un inhabituel communiqué, l’organisation ultraconservatrice de l’Appel salafiste vient, de son côté, d’appeler les islamistes à quitter les rues et rentrer chez eux «afin d’éviter de mettre leur idéologie en danger». Pour certains, ce message symboliserait une volonté des factions religieuses de tous bords de «sauver la face» afin de ne pas perdre leurs chances de réintégrer ultérieurement le jeu politique, et de se préparer aux futures élections.

«C’est certainement le début d’une remise en question pour l’islam politique. Il se trouve, de toute évidence, affecté par ces événements. Il y a ceux qui vont songer à quitter la politique. Les autres vont devoir renouveler leur discours et l’adapter pour survivre aux changements», observe le politologue égyptien Emad Shahin.

«Les Frères musulmans se sont pris une grosse claque. Rien ne sera plus comme avant», analyse Abdul Rahman Ayash, un ancien de la Confrérie. Mais pour lui, le «coup d’Etat» ne signifie pas pour autant la fin de cette ancienne organisation clandestine, vieille de plus de quatre-vingts ans.

«Si la faction politique des Frères ressort aujourd’hui affaiblie, son réseau social est loin d’être mort», ajoute-t-il.

Et de citer la vague d’arrestations de 2005 et 2006, à l’époque de Moubarak.

«Les leaders s’étaient retrouvés derrière les barreaux. Mais les activités sociales de la confrérie, connue pour sa décentralisation, y ont survécu sans entrave», dit-il.