Sur le rideau métallique contre lequel il a passé la nuit, allongé dans un sac de couchage, un seul mot, grafité à la bombe: Facebook. Il rigole. Avec sa barbe drue et grise, sa zebiba, le cal noirâtre marquant le front des hommes très pieux, Ahmed n’a pas le profil du jeune manifestant branché sur Internet. C’est un Frère musulman venu du delta du Nil. Six jours déjà qu’il campe là. Invisibles aux premières heures du soulèvement, les islamistes ont progressivement grossi les rangs des manifestants.

Les Frères musulmans ont amené leur nombre, mais aussi leur discipline et un sens poussé de l’organisation. La place Tahrir peut compter sur leur service d’ordre et leur capacité logistique à ravitailler les manifestants qui y campent la nuit. Cinq fois par jour, quand retentit l’adhan, l’appel à la prière, une partie de la foule se met en rang pour se prosterner dans la direction de La Mecque. Mais les prieurs sont loin de représenter la majorité des présents. Les autres continuent de déambuler, faisant juste un détour, par respect.

Les Frères musulmans, principaux rivaux du pouvoir depuis les années 1950, pourraient-ils profiter de la crise pour tenter de prendre le pouvoir? Ce mouvement islamiste mais non violent, censé compter des millions de sympathisants dévoués, alimente peurs et fantasmes. «Le régime veut faire croire que les islamistes mènent le jeu, mais c’est une manipulation», explique une femme, la tête ornée d’un voile. Même indignation chez les jeunes, qui ont sonné la révolte le 25 janvier: «Lorsque nous avons appelé à manifester, les Frères n’ont pas bougé, s’insurge Walid Rached. Maintenant, toutes les bonnes volontés sont bienvenues. Ils sont une partie de la population égyptienne comme les autres, ni plus ni moins.»

En agitant l’épouvantail des Frères musulmans, le pouvoir a fait coup double: il a effrayé une partie de la société égyptienne, les chrétiens, mais aussi l’élite, ainsi que la communauté internationale.

Tout en les dénonçant, le pouvoir a, pour la première fois en trente ans, reconnu les Frères comme un interlocuteur. Omar Souleimane, le vice-président et l’homme qui a dirigé leur répression ces deux dernières décennies à la tête des services secrets, les a invités à venir négocier vendredi dernier. En apparence, cette reconnaissance est un acquis important pour la confrérie. En réalité, un cadeau empoisonné: «Soit les Frères y vont, et ils apparaissent comme des opportunistes, estime Khalil Enani, analyste politique sur le Proche-Orient à l’Université de Durham (Grande-Bretagne). Soit ils refusent et le pouvoir le leur fera payer cher. En outre, ils n’ont pas de garantie. Nasser a négocié avec les Frères avant de les réprimer, Sadate aussi.» Et maintenant ils risquent de se faire avoir par Moubarak.

Samedi, deux délégués de la confrérie, Mohamed Morsi et Mohamed Saad, ont rencontré Omar Souleimane avec d’autres forces politiques. Malaise: «Où est le problème de négocier? On nous propose de parler, nous représentons une part de la population, nous avons les mêmes demandes démocratiques», martèle Ahmed, le campeur de la place Tahrir. L’instauration d’un Etat islamique? Il s’agace: «Vous croyez que nous voulons le pouvoir? Ce qu’on veut, c’est la démocratie.» Et le traité de paix avec Israël? «Nous sommes contre la politique d’Israël, corrige Ahmed Diab, professeur de chinois et ex-député des Frères. Nous n’avons jamais dit que nous étions pour la guerre.»

Au siège de l’organisation, sur l’île de Roda, Rached al-Bayoumi, l’adjoint au Guide suprême, recadre les choses: «Nous ne sommes pas allés négocier mais seulement faire connaître nos demandes.» Il les énumère: démission de Hosni Moubarak, levée de l’état d’urgence, formation d’un gouvernement d’union nationale, dissolution des assemblées et organisation d’élections libres et transparentes, liberté de création de partis politiques, liberté d’expression et de réunion, libération des prisonniers politiques, commissions d’enquête sur la corruption et la répression des dernières semaines… Il conclut: «Le pouvoir n’a pas donné de réponse satisfaisante, nous ne retournerons pas négocier pour l’instant.» Bayoumi appartient à la «vieille garde», des septuagénaires qui contrôlent la confrérie, marqués par les années de bagne sous Nasser.

Ces hommes-là se méfient de la politique. Ce qui compte pour eux, c’est la survie de l’organisation et la dawa, l’action de prédication via les mosquées, les dispensaires de santé, les organisations de charité, les écoles, etc. Le mouvement lancé le 25 janvier a mis à nu leur conservatisme et leur frilosité: «Ceux qui bougent, la jeunesse branchée sur Internet, ont tourné la page de l’islamisme, prédit Khalil Enani. Tout comme le régime, les Frères vont être affectés par cette révolution. Pour l’instant, ils ont prospéré grâce à la persécution du régime. S’ils ne sont plus des martyrs, ils seront moins attractifs.» En cas d’élections libres, il ne les voit pas tout rafler: «Regardez en Jordanie, en Algérie, au Koweït, ils n’ont jamais eu la majorité.»

Pour l’heure, pas question pour les Frères de participer à un gouvernement d’union, ni de présenter un candidat à la présidentielle, précise Rached al-Bayoumi. Ni même de fonder un parti. C’est le principal point de désaccord entre vieille et jeune garde. Cette dernière est formée de brillants quinquagénaires, dont certains ont fait leurs armes dans les organisations professionnelles de cols blancs (médecins, pharmaciens, ingénieurs, etc.) où les Frères se sont imposés aux élections syndicales, découvrant ainsi la démocratie et le pluralisme. «Eux savent que la société est compliquée et que le monde extérieur existe. Ils ne vivent pas enfermés dans une mosquée.» L’homme qui parle, Aboul-Ela Madi, a 52 ans: il a été l’un des cadres les plus brillants de la confrérie, qu’il a quittée en 1996, pour fonder un parti «libéral islamique» intitulé Al-Wasat (le centre), «sur le modèle des islamistes turcs ou des partis sociaux-chrétiens européens», précise-t-il. «Si les Frères veulent participer à la vie politique, ils doivent respecter les règles du jeu, ne pas mélanger politique et religion, et accepter que tous les citoyens soient égaux, quel que soit leur sexe ou leur religion. Ce n’est pas encore le cas.» Jamais le pouvoir n’a donné d’agrément à Al-Wasat. Il préfère le vieil épouvantail.