Tout ou presque, dans l’avenir immédiat de l’Egypte, dépendra d’eux. Et cet avenir est d’autant plus incertain que, malgré une présence politique désormais quasi séculaire, on en sait toujours assez peu sur les contours exacts de leur engagement. Un flou lié en partie à l’illégalité dans laquelle les Frères musulmans ont été longtemps enfermés. Mais aussi à l’indétermination politique de leur slogan historique: «l’islam est la solution». Un credo dont la concrétisation se module en fonction du moment politique.

Les débuts sont connus, ils ont même pour certains pris les couleurs de l’histoire sainte. Un jeune homme pieux, Hassan el-Banna, fils d’un horloger aux idées larges qui fait aussi fonction d’imam, grandit dans un village proche du canal de Suez. Avec ses camarades, il a fondé un groupe dont le but est de promouvoir la morale, de dénoncer ceux des habitants qui y faillissent et de lutter contre les missionnaires chrétiens, alors très actifs en Egypte.

La composante nationaliste de cet engagement religieux s’affirme vite dans un contexte de lutte ouverte contre la colonisation britannique. Les mauvaises mœurs et le désordre social contre lequel le jeune homme et ses compagnons entendent lutter sont pour eux la conséquence directe de l’occupation étrangère. Mais la nation qu’il s’agit de libérer par la réforme religieuse n’est pas l’Egypte: c’est l’oumma musulmane, touchée de plein fouet par l’effondrement de l’Empire ottoman et l’abolition du califat par Mustafa Kemal Atatürk en 1924.

Cette ambiguïté marque d’emblée l’action des Frères, constitués formellement en 1928. Porteur d’un discours religieux violemment anti-occidental, le mouvement se démarque pourtant des libéraux-nationalistes du Wafd. Tout en contestant le principe monarchique, il soutient le roi musulman, plus souple face à l’occupant, contre les parlementaires laïcs.

Si le mouvement est aussi réservé, c’est aussi que son vrai combat est ailleurs: dans la construction à long terme d’un Etat coranique. Il est l’héritier des réformateurs qui, au XIXe siècle, ont révisé les rapports entre islam et pouvoir et revendiqué un retour aux principes de base de la religion: Djemal ad-Din al-Afghani, Mohammed Abduh et, plus conservateur, Mohammed Rachid Rida, dont ils se sentent plus proches.

Le Coran, martèle Hassan el-Banna est notre constitution, l’islam la référence unique en politique comme dans la vie quotidienne. Une référence dont la composante sociale peut être progressiste – les Frères sont favorables à la réforme agraire et à la redistribution des richesses – mais qui reste autoritaire dans ses conceptions du jeu politique, où la concertation – choura – des croyants est supposée secréter selon des modalités mal définies un leader veillant au bien de ses ouailles. Les partis sont vus comme un inutile facteur de division, division également proscrite au sein du mouvement lui-même, où les décisions se prennent à l’unanimité.

Cet Etat divinement inspiré doit être conquis par le bas, ce qui implique un long travail de conviction. Les Frères enseignent, prêchent, cultivent les liens de voisinage, visitent les malades. Mais ils ne font pas que ça. Parallèlement, ils se tiennent en forme, organisent un mouvement scout solidement encadré, mettent sur pied des camps d’entraînement, au point d’engendrer une organisation parallèle qui parfois semble échapper à la direction.

Le but officiel est d’être prêt à se défendre en cas d’attaque. L’organisation trouve toutefois à s’employer plus agressivement en Palestine, où l’ennemi potentiel n’est pas un souverain musulman mais les colons juifs qui veulent y créer un foyer national. Elle s’engage aux côtés de la révolte arabe de 1936 et, encore plus étroitement, dans les affrontements qui suivent la proclamation de l’Etat d’Israël en 1948. Les Frères jouent également un rôle de pointe dans les manifestations qui poussent le gouvernement égyptien à intervenir dans le conflit.

La défaite qui s’ensuit et le poids de la présence britannique favorisent des désordres internes qui valent aux Frères une première vague d’arrestations. En 1949, Hassan el-Banna est assassiné, sans doute sur ordre du pouvoir.

Son successeur, le magistrat Hassan al-Hudaybi, incarne la tendance modérée. Mais l’organisation spéciale poursuit des actions de guérilla, notamment dans la zone du Canal. C’est dans la foulée d’émeutes suscitées par la répression britannique que les Officiers libres – Gamal Abdel Nasser, Anouar el-Sadate et Abdel Hakim Amer – prennent le pouvoir en 1952.

D’abord très favorables à la révolution, dont ils attendent des dividendes, les Frères doivent vite déchanter: l’Etat nassérien est fort éloigné de leur rêve d’Etat islamique. Ils se retrouvent dans l’opposition et le 26 octobre 1954, l’un d’eux tente d’assassiner le raïs, déclenchant une répression massive qui ne se démentira que peu pendant les deux décennies suivantes.

Le personnage central de cette phase héroïque de l’histoire des Frères était l’un des plus proches du camp nassérien. Né en 1906 comme El-Banna, Sayyid Qutb ne rejette pas seulement l’influence occidentale, mais l’ensemble du monde musulman, trop corrompu – une pensée qu’il radicalise sous l’effet de la répression.

Comparant la période troublée qu’il vit à l’ère d’impiété – jahiliyya – qui a précédé la Révélation, il en appelle à une régénération qui ne peut être que révolutionnaire. Il assimile les déviances attribuées aux leaders musulmans à une apostasie qui justifie de prendre les armes contre eux. Fermement rejetée par Hassan al-Hudaybi, cette ligne servira de support théorique aux mouvements qui se lancent alors dans l’action violente, comme le Tafkir wal Hijra, (Excommunication et exil) à l’origine de plusieurs assassinats politiques, la Jamaa islamiya, responsable notamment de l’attentat de Louxor, où 58 touristes et 4 Egyptiens ont trouvé la mort en 1997 et bien sûr Al- Qaida dont le numéro deux, Ayman Al-Zawahiri, est un des fervents de Qutb.

Ce n’est toutefois pas la voie que choisissent les Frères lorsqu’ils entreprennent de reconstruire leur mouvement après le décès de Nasser en 1970. Anouar el-Sadate, qui lui succède, leur ouvre les portes des prisons. Par penchant personnel et pour contenir l’opposition de gauche, il favorise la réislamisation de la société. En 1980, la Charia devient la principale source du droit. Les Frères réclament, notamment, la pénalisation de l’adultère.

Le mouvement, souligne le spécialiste du Proche-Orient Patrick Haenni, voit cette période comme une sorte de seconde naissance après son laminage par la répression nassérienne. Si une aile, notamment composée des exilés revenus d’Arabie saoudite, penche vers l’orthodoxie religieuse, une autre profite de l’ouverture relative qui se poursuit dans la première décennie au pouvoir d’Hosni Moubarak pour se tourner vers une pratique plus proprement politique, comprenant des alliances et la reconnaissance progressive du pluripartisme.

Les Frères participent aux élections de 1984 et de 1987, alliés la première fois avec les laïcs du Wafd et la seconde inscrits dans une Alliance islamique qui leur permet d’accéder au statut de principal bloc d’opposition.

Toujours interdits comme parti politique, ils sont reconnus comme organisation religieuse ce qui leur permet de pratiquer une politique d’entrisme très efficace dans les associations professionnelles. Ils évitent de verrouiller les instances dirigeantes, recourant souvent à des personnalités extérieures, et s’appliquent à mettre en place des structures d’entraide très appréciées: assurances maladie, prêts à la consommation, etc.

Sur le plan politique aussi, les Frères se normalisent: ils proclament leur attachement à la démocratie et aux droits humains, à un statut égal pour les femmes et à une citoyenneté qui n’exclue pas les Coptes. Les plus convaincus de cette nouvelle ligne sont aussi les plus jeunes. La vieille garde, qui les laisse faire dans les moments de plus grande liberté politique, reprend de l’ascendant quand les choses se gâtent. A plusieurs reprises les plus ouverts quittent le mouvement, comme lors de la création du parti du Centre (Al Wasat) en 1996. Un processus analogue se produit à l’autre extrême du mouvement avec le départ d’une partie de la frange salafiste.

Cette dernière, insiste Patrick Haenni, reste toutefois présente à l’intérieur, même si les Frères se tiennent à l’écart des mouvements qui, à partir des années 1990, plongent l’Egypte dans un épais climat d’obscurantisme. L’une de ses figures de proue, le cheikh Yussef Al-Badri les traite de «Frères du diable». Il appelle à la censure, à l’excommunication, voire au meurtre contre les intellectuels. En août 1996, la Cour de cassation valide un jugement imposant le divorce au théologien libéral Hamid Abu Zayd et à sa femme au motif que, apostat en raison de ses prises de position, il ne peut pas avoir d’épouse musulmane…

Dans ce climat, les Frères se replient sur les actions de proximité qui leur réussissent si bien, et sur la religion. Les élections de 2005 voient ressurgir le slogan «l’islam est la solution», disparu dans les années 1980. Mais cette solution, précise leur programme, doit être appliquée dans un Etat constitué selon les règles de la démocratie civile, où les droits humains s’expriment avant tout en termes sociaux: droit à la subsistance, à un logement, etc.

Les Frères n’ont pas vu venir, on le sait, la révolution de ce début d’année. Méfiants, à leur habitude, face aux situations qui pourraient les exposer, ils ont mis un certain temps à s’y rallier. Aujourd’hui, qu’il est en position de tirer les marrons du feu, le mouvement, analyse Patrick Haenni, est tiraillé. «Il est réellement désireux de jouer le jeu parlementaire et de ne pas effrayer par trop d’hégémonie. Il est donc prêt à s’allier avec la composante laïque du jeu politique. Mais la percée des salafistes complique la donne car ils offrent un autre pôle d’alliance. Les Frères sont écartelés entre discours religieux et pratique politique et aussi entre leurs différentes tendances.»

Ce qu’ils feront demain, nul ne le sait, mais le spécialiste ne les voit pas dévier du choix démocratique. «Leur maître mot est «modération». Et ils présentent une caractéristique constante depuis la création du mouvement: ils ne sont pas pressés.»

A lire notamment: Amr Elshobaki, «Les Frères musulmans des origines à nos jours», Ed. Karthala, 2009.