Malgré l’appel à la grève générale lancé lundi par les partis de l’opposition égyptienne, un semblant de calme règne au Caire. Les policiers ont repris position aux carrefours, mais les blindés de l’armée n’ont pas réintégré leurs casernes. En fait, la population s’attend à des événements importants à l’occasion de la grande manifestation pour le départ de Hosni Moubarak annoncée pour ce mardi. «Tout est allé trop loin, la parole des Egyptiens s’est libérée et les gens n’ont plus peur, explique Youssef al-Chazli, un politologue égypto-français menant ses recherches à l’université de Lausanne. Désormais, la question n’est plus de savoir si Moubarak va s’en aller, mais comment et quand. Dans les faits, il est en tout cas acquis que son régime n’existe plus. A cet égard, le fait qu’il ait nommé l’ex-ministre du Renseignement [Omar Souleiman] à la vice-présidence est une indication intéressante puisqu’il avait jusqu’à présent toujours refusé de nommer un dauphin. «Moi ou le chaos», telle était sa devise. Quant au nouveau premier ministre Ahmed Chafic, il bénéficie d’une certaine aura de technocrate compétent. En raison, entre autres, de sa gestion remarquée du groupe aérien Egyptair.»

«Tant Omar Souleiman qu’Ahmed Chafic sont issus de la caste militaire et c’est un élément central, poursuit Youssef al-Chazli. Cela démontre que l’armée a étendu son influence sur les hautes sphères du pouvoir puisque Moubarak est lui aussi un ancien militaire.»

A l’instar d’autres spécialistes, Youssef al-Chazli ne croit cependant pas que l’armée égyptienne défendra le président à tout prix. «Les principaux responsables militaires forment une sorte de confrérie dont les membres prennent des décisions collégiales. S’ils estiment que leurs intérêts sont menacés, ils n’hésiteront pas à se débarrasser du vieux cacique.» Mais qui le remplacerait? Pour l’heure, Mohamed ElBaradei, revenu jeudi soir au Caire, est beaucoup plus connu dans les milieux intellectuels occidentaux que dans les bidonvilles du Caire.

Quant aux Frères musulmans qui constituent la principale force d’opposition organisée à Hosni Moubarak, on ne les voit pas beaucoup sur le terrain: «Les dirigeants de cette confrérie sont âgés et conservateurs. Ils n’aiment pas le désordre et encore moins les démonstrations qui ne sont pas encadrées, explique Leslie Piquemal, une politologue française résidant au Caire depuis trois ans. Certes, quelques membres de la confrérie descendent dans la rue à titre personnel, mais l’organisation se méfie du mouvement en cours. Parce qu’elle est dans un rapport de force continuel avec le pouvoir et qu’elle craint de voir ses cadres et ses militants arrêtés en masse comme ce fut le cas par le passé.»

«Le peuple s’impatiente»

Pour la chercheuse, les dirigeants de la confrérie pèsent donc le pour et le contre. «Ils se livrent à de savants calculs pour évaluer les risques d’une entrée massive dans le mouvement en cours», dit-elle.

Interviewé par les médias anglophones, un membre des Frères musulmans connu a estimé lundi que Mohamed ElBaradei «est l’homme de la situation». Mais d’autres ont aussitôt proclamé le contraire. Contacté par téléphone, un Frère musulman du Caire libéré par le régime il y a moins d’une semaine nous a en tout cas déclaré qu’il «n’a rien à dire». Il a cependant confirmé sa présence dans la foule des manifestants, sur la place El-Tahrir, au Caire.

«Que les Frères musulmans entrent ou non dans la danse, tout va se jouer dans les heures à venir, affirme Anouar Dekaki, sociologue et responsable d’une association de défense des droits de l’homme. L’Egypte ne pourra pas rester éternellement assise entre deux chaises car le peuple demande un vrai changement et il commence à devenir impatient.»