revue de presse

Les frères tchétchènes de Boston, dangereux binôme

Tamerlan «pouvait manipuler» Djokhar: les deux Tsarnaev, soupçonnés d’être les auteurs de l’attentat du marathon de Boston, avaient une relation complexe. De l’aîné boxeur au cadet très influençable

«C’est à la Rindge and Latin High School, un lycée de Cambridge, que j’ai rencontré Djokhar Tsarnaev», écrit le journaliste sportif Zolan Kanno-Youngs dans un article du Boston Globe, lu et traduit par Courrier international. Les deux étudiants étaient «voisins, et nous avons immédiatement noué des liens d’amitié qui dureraient jusqu’à ce que nous quittions le lycée». Mais «jamais Djokhar ne m’a fait mauvaise impression. […] Toute la semaine passée, j’ai été en proie au remords. Non seulement pour cet ami que je croyais connaître, mais pour ceux qu’on l’accuse d’avoir blessés, et même tués» à l’arrivée du marathon de Boston.

Alors, qui est-il, cet homme si jeune, au visage à peine sorti de l’enfance? «Le Djokhar que je connaissais était un jeune homme qui avait passé toute une nuit à fouiller dans sa voiture pour retrouver le portable neuf que j’avais maladroitement perdu», poursuit le rédacteur, à la fois stupéfait et ému. Mais il dit aussi qu’il ne connaissait pas son frère aîné, Tamerlan: «Je ne sais pas quelle influence il pouvait avoir sur lui. Je ne sais pas ce qui a pu arriver à Djokhar l’an dernier.» Mais il se souviendra «toujours» de lui, «un ami qui m’avait pris dans ses bras pour une photo à la fin de nos études au lycée. Mais manifestement, ce jeune homme que je connaissais n’est plus.» Et cette fratrie aujourd’hui cassée était complexe.

Un «scénario classique»?

Dans son éditorial de samedi, le quotidien bostonien, qui cherche des réponses que nul ne donne encore sur le mobile des deux frères, prétend qu’apparemment Djokhar a «toujours suivi sans hésiter son frère aîné, lui-même boxeur, et qui avait déclaré un jour qu’il n’avait pas d’amis américains. Frustré, celui-ci aurait trouvé du réconfort dans les enseignements d’un imam salafiste extrémiste.» Et de conclure à un «scénario classique»: «Des jeunes, privés de liens solides avec leur famille ou leur communauté, ont tendance à se tourner vers le radicalisme sous toutes ses formes», fascinés qu’ils sont par les discours d’un imam charismatique. Qui, comme beaucoup par le passé, «ont poussé leurs disciples à perpétrer des attentats».

Radio France internationale (RFI) confirme que «Tamerlan n’est jamais parvenu à se trouver une identité américaine. Il a même fini par arrêter ses études pour se consacrer à la boxe. Un photographe américain l’avait d’ailleurs suivi quelques semaines en 2010 pour un reportage intitulé «Je boxe pour un passeport». […] Une de ses tantes vivant au Canada a notamment raconté à la presse qu’il avait ensuite arrêté de combattre torse nu, qu’il évitait les filles, imposait le voile à sa femme. Ses proches décrivent son tempérament parfois violent. Et c’est d’ailleurs suite à une affaire de violence conjugale qu’il n’avait pas obtenu la nationalité américaine.»

«Si Dieu le veut»

Et Djokhar? Lui «semblait bien loin des problèmes existentiels de son frère. […] Il est encore aujourd’hui décrit par ses amis comme «normal», «gentil», […] un jeune homme partagé entre ses études, les filles et le manque de sommeil, qui dit aimer les chats et détester les gens désordonnés» sur son compte Twitter. «Un jeune comme tous les autres mais qui semble vouer depuis toujours un culte à son frère aîné. Au point de le suivre dans sa dérive? Un des comptes qu’il a suivis, remarque Le Figaro, est tout de même «Ghuraba», associé à un certain Al_firdausiA (à traduire par «le plus haut sommet du paradis, si Dieu le veut»). Celui-ci invite sur un de ses tweets à écouter al-Aoulaki pour «acquérir une incroyable connaissance».

«Si Djokhar n’a jamais fait de vague sur la Toile, poursuit RFI, il n’en va pas de même pour Tamerlan. Sur une page YouTube, créée à son nom en août 2012, il avait marqué plusieurs vidéos dans ses favoris dans les catégories «islam» et «terrorisme». Et avait déjà attiré l’attention du FBI qui l’avait interrogé il y a presque deux ans «à la demande d’un gouvernement étranger». A l’époque, la police fédérale n’avait trouvé aucune information suspecte.»

«Il aime son frère, il l’admire»

Selon plusieurs témoignages rapportés par le New York Times, Djokhar aurait donc en effet été «très influencé par son aîné», écrit aussi Le Monde: «Il aime vraiment son frère, il l’admire.» Au point que selon un oncle des deux jeunes hommes, Tamerlan «pouvait manipuler» son cadet. «Car comment expliquer autrement le revirement du jeune Djokhar, que tous ses amis persistent à décrire comme un «enfant intelligent», incapable de faire du mal à une mouche? S’il faut bien se garder des conclusions trop hâtives, la thèse d’une influence malsaine de l’aîné sur le cadet est tentante et pourrait expliquer son geste.»

L’ange et le démon, en somme. Explication possible. Le Journal du dimanche décrypte: «Extraverti, le premier aime la rigolade, les potes, la boisson et ne boude pas les joints quand l’occasion se présente. Le premier aime la lutte, le corps-à-corps, la sueur et l’endurance, le succès et l’argent. Le premier est une réussite de l’intégration, à l’américaine. Il est désormais sous les verrous. Le second bataille. Il boxe, gagne, promet, inspire, aspire et se retire du ring. Le second ne montre plus son corps, refuse l’alcool et les cigarettes.»

Le sang de la Tchétchénie

Tamerlan avait déjà un pied dans un monde qu’il croyait sans doute meilleur. Reste que «pour que les suspects des attentats de Boston deviennent des terroristes, quelque chose dans leur histoire a déraillé. Et peut-être que cela a à voir avec la Tchétchénie», estime le site Slate.fr. Les deux sanglantes guerres qui l’ont touchée «ont causé des dégâts démentiels – le plus vieux des deux frères […] a pu être marqué par cette violence, à laquelle a répondu un mouvement terroriste tout aussi violent. Au départ majoritairement laïques, beaucoup de Tchétchènes se sont radicalisés tandis qu’ils perdaient leur maison, leurs amis et leur famille.»

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