En froid avec l’Europe, Moscou tend la main à Pékin

Russie Sanctionné par l’Occident, le Kremlin regarde vers l’est

La relation entre les deux puissances est toutefois déséquilibrée

Le brusque refroidissement entre Russie et Occident a décidé Moscou à se rapprocher rapidement de Pékin. Les premiers signes ne se sont pas fait attendre. Mardi, la Chine a signé un mémorandum pour acheter 100 exemplaires du Superjet, un avion passagers russe dans lequel le Kremlin a énormément investi, mais qui n’a guère séduit les compagnies aériennes occidentales.

Autre signe majeur, l’annonce par Gazprom qu’un accord sera trouvé d’ici à mai pour des livraisons massives de gaz russe (38 et 60 milliards de m³ par an) à la Chine sur trente ans. Vladimir Poutine se rendra à Pékin en mai pour une visite officielle et devrait signer une série de contrats sans précédent entre les deux pays.

«Ce n’est pas qu’un rapprochement commercial, c’est un rapprochement stratégique, souligne Alexeï Maslov, sinologue à l’Ecole des hautes études économiques. Les deux pays ont des objectifs communs: défaire ce qu’ils appellent un «monde injuste», c’est-à-dire une architecture internationale répondant aux intérêts de l’Occident et ne prenant pas en compte leurs valeurs. Le désir de voir apparaître un monde bipolaire ou multipolaire où l’un des pôles sera constitué par la Chine et la Russie, qui séparément ne sont que des puissances régionales. Enfin, les deux pays sont unis par la crainte de voir des conflits émerger tout autour de leurs territoires [Corée du Nord, Afghanistan, etc.].» ­Pékin et Moscou font déjà partie d’une alliance économique et militaire baptisée Organisation de coopération de Shanghai, destinée à rivaliser avec à la fois l’OSCE et l’OTAN.

Lors d’un discours devant les parlementaires consacré à l’annexion de la Crimée le 18 mars, Vladimir Poutine avait remercié la Chine et l’Inde pour leur soutien. Une manière surtout de leur tendre la perche, car le soutien fut tout relatif. La Chine s’était contentée de s’abstenir lors du vote au Conseil de sécurité le 15 mars lors duquel tous les autres pays ont condamné Moscou.

Pour l’expert Vassili Kachine, la crise ukrainienne a favorisé un basculement rapide vers l’allié chinois, car l’Ouest s’est trompé en estimant le Kremlin trop corrompu et lié à l’Europe pour risquer une vraie fâcherie. Or, l’élite russe était en fait prête à la confrontation. Par bien des aspects (taille et croissance entre autres), le marché chinois peut remplacer avantageusement le marché européen. La Chine a d’énormes besoins en matières premières et en énergie qui rendent les deux pays complémentaires.

Pékin est aussi l’un des principaux clients d’armes russes. Vassili Kachine souligne aussi l’attrait de Hongkong, qui, en tant que place financière, est récemment devenue beaucoup plus hospitalière envers les capitaux russes que les anciens havres favoris européens, dont la Suisse.

Les liens économiques entre Pékin et Moscou croissent à toute vitesse. Le commerce bilatéral entre les deux pays devrait atteindre les 100 milliards de dollars dès cette année. L’un des principaux éléments des échanges est le pétrole livré par Moscou. Le groupe d’Etat Rosneft, qui règne sur 40% du pétrole russe, a signé en juin dernier un contrat d’une valeur de 270 milliards de dollars pour des livraisons à la Chine durant les 25 prochaines années. Le total des exportations de pétrole vers la Chine devrait dans le même temps atteindre les 700 millions de tonnes. En échange, la Chine investit des sommes considérables dans les infrastructures de transport russes (20 milliards de dollars d’ici à six ans) et signale régulièrement son désir d’acquérir des sociétés russes dans divers secteurs allant des hydrocarbures aux hautes technologies.

Mais cette relation est déséquilibrée. L’économie chinoise est quatre fois supérieure à la russe et bien plus diversifiée. «En termes d’échanges, la Russie n’est pas une priorité pour la Chine», souligne Alexeï Maslov. Et sur plusieurs aspects, les deux pays restent rivaux. L’Asie centrale est une zone de compétition pour l’accès aux hydrocarbures, mais aussi sur le plan géopolitique. Moscou souhaite garder un rôle dominant sur ses anciens satellites, tandis que Pékin propose une nouvelle doctrine dite de «la nouvelle route de la soie» sous hégémonie chinoise. «Les deux pays n’ont pas su trouver un terrain d’entente dans cette région», poursuit le sinologue russe, qui note «une volonté évidente de part et d’autre de ne pas soulever les sujets qui fâchent».

La rivalité s’étend jusqu’au territoire russe. Dans les manuels d’histoire chinois et dans la conscience collective, l’Extrême-Orient et une immense partie de la Sibérie, jusqu’à l’Oural, «appartiennent historiquement à la Chine». Toutefois, ce point n’est jamais évoqué officiellement par Pékin. «Les Chinois n’ont aucunement l’intention d’utiliser la force pour récupérer ces territoires, explique Alexeï Maslov. Ce sont des gens patients: ils misent sur l’influence économique et culturelle pour y revenir.»

La Chine a d’énormes besoins en matières premières et en énergie rendant les deux pays complémentaires