Mœurs

Fronde anti-Macron chez les musulmans

Depuis l’affaire du voile au Conseil régional de Bourgogne, la grogne monte envers le chef de l’Etat

Le signe ne trompe pas. Depuis sa défense intransigeante de la laïcité et ses propos sur le voile islamique «qui n’est pas souhaitable dans la société», le ministre français de l’Education, Jean-Michel Blanquer, est félicité par une bonne partie de la droite.

Mardi, c’est le quotidien conservateur Le Figaro qui lui tressait des lauriers, estimant «qu’il tient le cap de la fermeté» face au communautarisme islamique. Une fermeté qui ne passe pas, en revanche, auprès de tous ceux qu’a exaspérés l’incident provoqué le 11 octobre à Dijon, au Conseil régional de Bourgogne-Franche Comté, par l’élu du Rassemblement national Julien Odoul. Celui-ci avait apostrophé une mère de famille voilée, venue avec une classe dans le cadre d’un déplacement scolaire. «Jusqu’où laisserons-nous passer la haine des musulmans?» interrogeait, le 15 octobre, une tribune publiée par Le Monde. Avec, parmi ses 90 signataires, l’acteur Omar Sy, les humoristes Kev Adams et Marina Rollman et le maire adjoint pour la Culture de Paris, Christophe Girard.

Douter de notre capacité, en tant que musulmans, à faire la différence entre le bien ou le mal est une blessure qui mettra du temps à cicatriser

Yassine Belattar, ancien membre du Conseil présidentiel des villes dans une lettre ouverte à Emmanuel Macron

Cette levée de boucliers envers une majorité macronienne soupçonnée de céder, sous la pression des événements et à l’approche des municipales de mars 2020, à la défiance envers l’islam a été aussi illustrée par une lettre publiée dans Libération par l’humoriste Yassine Belattar. Ce dernier avait fait partie, lors de la présidentielle de 2017, des personnalités people issues de l’immigration et ralliées à Emmanuel Macron, sensibles à son discours entrepreneurial centré sur les responsabilités individuelles. Yassine Belattar, 37 ans, avait ensuite intégré en 2018 le Conseil présidentiel des villes, supposé prendre la température des quartiers difficiles et faire remonter les informations vers l’Elysée.

Son courrier est sans appel: «Je démissionne car je ne puis siéger dans une institution qui voit les humiliations que subissent les habitants des quartiers non pas pour l’endroit d’où ils viennent mais bien pour ce qu’ils sont tout simplement, explique l’humoriste. Je suis conscient que l’ambiance actuelle dans notre pays n’est pas liée à votre élection mais je suis déçu que certains ministres que vous avez choisis ne supportent même pas l’idée de voir une femme voilée sur le territoire. […] Douter de notre capacité, en tant que musulmans, à faire la différence entre le bien ou le mal est une blessure qui mettra du temps à cicatriser.»

Comment conserver la cohésion

Cette polémique se retrouve dopée par l’hypothétique préparation de listes communautaires musulmanes pour les municipales. Celles-ci pourraient se lancer dans une cinquantaine de villes, selon Le Journal du dimanche. Or, ironie du calendrier, Emmanuel Macron est cette semaine en visite sur l’île de Mayotte, dans l’océan Indien, territoire de la République dont l’écrasante majorité de la population est musulmane. Comment, pour le chef de l’Etat, trouver les bons mots après avoir appelé à une «société de vigilance» contre «l’hydre islamiste» dans son discours d’hommage aux agents de la préfecture de police de Paris tués le 3 octobre par un collègue radicalisé? Comment conserver la cohésion de sa majorité, alors que six Français sur dix, selon les sondages, souhaitent que les accompagnatrices scolaires ne soient pas voilées? Comment se comporter, avant les municipales et sous la pression du Rassemblement national en mode conquête, face à des personnalités qui prennent les musulmans pour cible, comme l’éditorialiste Eric Zemmour?

Suffit-il, comme l’a fait le président, de fustiger «l’irresponsabilité des commentateurs» et de dire que «tout a été confondu»? «Le chef de l’Etat essaie de composer avec son électorat hétérogène, estime le politologue Jérôme Fourquet dans Le Figaro. Il pourrait pourtant incarner un point d’équilibre. Mais la clarification ne vient pas.»

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