A l’heure où la France et la Grande-Bretagne autorisent le mariage homosexuel, la Russie, elle, affiche son homophobie. Le gouvernement entend durcir ses règles d’adoption pour les ressortissants de ces deux pays, devenus à ses yeux trop tolérants envers les couples du même sexe, a annoncé mercredi le représentant pour les droits de l’homme du Ministère des affaires étrangères russe, Konstantin Dolgov. «Les gays français n’auront pas nos enfants», déclarait quant à lui lundi le délégué du Kremlin aux droits de l’enfant, Pavel Astakhov.

Ce n’est qu’une nouvelle démonstration de force après une série de mesures anti-gays adoptées par les autorités russes depuis plusieurs mois. L’année dernière, le Tribunal municipal de Moscou interdisait la Gay Pride «pour les cent prochaines années». Puis, fin janvier, la Douma (Chambre basse du parlement dominée par le parti pro-Poutine Russie unie) votait en première lecture un texte flou, prohibant la «propagande homosexuelle parmi les mineurs». Une loi similaire avait déjà été approuvée dans neuf régions russes, dont Saint-Pétersbourg. Une seconde lecture doit avoir lieu dans plusieurs mois et, en dernière instance, le Kremlin décidera s’il rend cette mesure nationale.

L’Etat doit «protéger» les enfants des «dangers» de l’homosexualité, estiment une écrasante majorité des députés russes. Le texte prévoit des amendes pour les contrevenants, entre 150 francs pour un citoyen et jusqu’à 15 000 francs pour une entité juridique – comme une chaîne télévisée. Il ne définit toutefois pas ce qu’est la «propagande homosexuelle», laissant libre cours à l’interprétation la plus restrictive. «Sous le couvert de la protection de la famille, les autorités visent en réalité à museler les militants gays», estime Björn Van Roozendaal, directeur de programme à ILGA Europe (International Lesbian and Gay Association).

D’après lui, depuis le retour au Kremlin de Vladimir Poutine, réélu en mars l’année dernière, les restrictions imposées à la société civile ont atteint des niveaux inégalés. A tel point que Human Rights Watch a décrété 2012 «pire année pour les droits de l’homme en Russie». La loi contre la «propagande homosexuelle» pourrait punir aussi bien des organisations de prévention du sida auprès de la communauté gay, que des couples affichant leur homosexualité en public, estiment les ONG.

Mais, aussi arbitraire qu’elle puisse paraître, cette loi fait écho à l’opinion exprimée par une majorité de Russes. Considérée comme un crime jusqu’en 1993 et comme une maladie mentale jusqu’en 1999, l’homosexualité figure aujourd’hui encore parmi les trois plus grands «péchés» aux yeux de plus de 60% des Russes – après l’abandon d’un enfant et le suicide –, selon les résultats d’un sondage réalisé fin 2012 par le Centre Levada. Maria Kozlovskaya, qui ­travaille pour le Russian LGBT (lesbiennes, gays, bisexuels et transgenres) Network à Saint-Pétersbourg, fait part d’une homophobie grandissante au sein de la société russe. Lorsqu’ils organisent des manifestations publiques, dit-elle, les militants LGBT sont souvent la cible d’attaques violentes par des groupes nationalistes, sous le regard conciliant de la police. «Promulguer de telles lois revient à autoriser l’homophobie.»

«Le gouvernement attise le sentiment anti-gay pour promouvoir ce qu’il considère comme les valeurs russes, par opposition aux valeurs occidentales néolibérales», analyse l’historien Dan Healey, spécialiste à la Reading University du genre et de la sexualité en Russie. En septembre 2012, le Kremlin avait fait passer devant le Conseil des droits de l’homme de l’ONU à Genève une résolution visant à protéger les «valeurs traditionnelles», soutenue notamment par la Chine, la Bolivie et le Sri Lanka. Une porte ouverte à la répression envers les femmes et les personnes LGBT, dénonçaient les ONG.

Mais, poursuit l’historien, à côté d’une large frange conservatrice sensible au discours des autorités sur la famille orthodoxe traditionnelle, il existe au sein de la société russe, surtout dans les centres urbains, une intelligentsia extrêmement libérale, qui s’affiche de plus en plus ouvertement en faveur des gays. «Le gouvernement pourrait être surpris du mouvement de sympathie en faveur des gays auprès de tous ceux qui aspirent à plus de liberté.»

U Les membres du groupe Pussy Riot ont déposé une requête devant la Cour européenne des droits de l’homme, dénonçant la violation de leurs droits fondamentaux au cours de leur procès. Des ONG y ont aussi déposé une requête, dénonçant une loi qui qualifie d’«agents de l’étranger» les ONG bénéficiant d’un financement étranger. (AFP)

Human Rights Watch a décrété 2012 «pire année pour les droits de l’homme en Russie»